Et il les embrassa sur le front. Ils lui baisèrent les mains avec respect et allèrent remplir le même devoir auprès de la femme du chef, en s'agenouillant devant elle; mais les jeunes femmes prirent Djemylèh dans leurs bras avec passion, et Akbar fut le premier à saluer Mohsèn de cette façon aisée et grande, privilège des hommes d'élite de sa nation. Le jeune Ahmedzyy lui rendit son salut avec déférence comme à un frère aîné et sortit avec lui, après s'être incliné devant les habitantes du harem, où les convenances les plus strictes ne lui permettaient plus de rester, du moment qu'il avait obtenu ce qu'il souhaitait.
Akbar conduisit aussitôt son nouvel ami dans une des chambres du palais, où il fit apporter des kaliâns et du thé, et répéta à Mohsèn qu'il devait se considérer comme dans sa propre demeure et disposer librement de ce qui était autour de lui. Mais le cérémonial même auquel le jeune Mouradzyy se conformait avec une sorte de précision et de pompe, montrait assez qu'il remplissait un devoir et se piquait de le remplir dans toute son étendue, plutôt qu'il n'obéissait à un mouvement spontané. Mohsèn non seulement le comprit ainsi, mais, comme il partageait les sentiments de son hôte à cet égard, il ne lui fut pas difficile de répondre à de telles avances par des démonstrations de reconnaissance fièrement exprimées, et de bien faire sentir à son tour que la nécessité la plus pressante avait pu seule le contraindre à solliciter un appui que, pour lui seul, il n'eût jamais recherché. Ainsi, le protecteur et l'obligé, au milieu de démonstrations assez solennelles d'un mutuel dévouement, maintinrent intacts les droits imprescriptibles de l'animosité ancienne et se les reconnurent l'un à l'autre. Cependant, ils se mirent à causer avec un abandon généreux, et Mohsèn fit le récit complet de ce qui lui était arrivé depuis la veille. Il passa sous silence ce qui avait un rapport direct avec son amour, ne parla de Djemylèh qu'en l'appelant ma maison, et, à son tour, Akbar, dans ses questions et ses remarques, évita avec le plus grand soin toute allusion à la jeune fille, bien que, au fond, il ne fût uniquement question que d'elle dans ce long entretien.
Cependant, un prêtre s'était présenté au palais et avait demandé à parler à Abdoullah-Khan. Il avait été introduit auprès du chef qui, l'ayant salué avec respect, le pria de s'asseoir et lui désigna la place la plus distinguée. Après les compliments et quand le thé eut été servi, puis emporté, le prêtre parut se recueillir un instant et se mettre en devoir d'exposer l'objet de sa visite. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de belle figure, d'un aspect bienveillant, et dont le turban blanc faisait valoir le teint un peu olivâtre.
—Excellence, dit ce personnage, je me nomme Moulla-Nour-Eddyn et je suis natif de Ferrah. Ma profession vous explique assez que je cherche partout paix et concorde, et c'est pourquoi j'ai accepté d'Osman-Beg Ahmedzyy, une mission auprès de vous. Si elle réussit, les conséquences probables d'un malentendu fâcheux pourront être écartées.
—Moulla, répondit Abdoullah-Khan, je suis moi-même un homme pacifique, et ne demande pas mieux que de vivre en termes d'amitié avec le seigneur dont vous venez de prononcer le nom. Malheureusement, il existe entre sa famille et la nôtre plus d'une difficulté, et je voudrais savoir quelle est celle dont vous vous préoccupez en ce moment.
—De la dernière rencontre, répondit Moulla-Nour-Eddyn. Un homme sans mœurs a trouvé moyen de pénétrer dans les chambres saintes de la maison d'Osman-Beg et d'en enlever un des ornements principaux. Dans la générosité bien connue de votre âme, vous donnez asile à ce malfaiteur, et Osman-Beg, en vous informant de l'indignité de son adversaire, qui ne vous est certainement pas connue, ne doute pas un instant que vous allez lui livrer le coupable, afin qu'il reçoive un juste châtiment.
—En effet, repartit froidement Abdoullah-Khan, les détails que Votre Sainteté veut bien me donner me sont tout à fait nouveaux, et, réellement, vous m'ouvrez les yeux. On m'avait menti impudemment. Je croyais que Mohsèn-Beg était le propre neveu de Son Excellence Osman-Beg et ne comprenais pas pourquoi une alliance ne pouvait s'effectuer entre deux branches si rapprochées d'une même famille. Je vous demande pardon de ma faute, Moulla.
—Votre Excellence ignore donc que les deux frères, Osman et Mohammed, ne vivent pas en parfaite intelligence?
—Je ne me rappelle pas trop si je l'ignorais, répliqua Abdoullah avec une expression méprisante; les Ahmedzvys sont généralement des gens de trouble, et on n'aurait jamais fini de compter leurs querelles. Pour le moment, d'après ce que vous avez la bonté de me dire, Osman déteste son frère Mohammed et le fils de celui-ci; il ne veut pas d'union entre les deux familles, poursuit son neveu pour l'égorger et sa fille pour l'assassiner, et Mohsèn s'enfuit chez moi, et demande asile aux Mouradzyys. Vous conviendrez, Moulla, que voilà des gens bien dignes d'intérêt.
Ici Abdoullah secoua la tête, enchanté de sa démonstration et du mépris dont il venait d'accabler ses ennemis héréditaires. Mais le Moulla ne se laissa pas intimider par ce ton de sarcasme, et, avec sang-froid, reprit ainsi la parole: