Le Prince était en conférence amicale avec Abdoullah-Khan, le prêtre Moullah-Nour-Eddyn et le médecin Goulâm-Aly, quand le juge de police de la ville, l'air effaré, vint avertir Son Altesse de ce qui se passait. Le prêtre et le médecin furent satisfaits, intérieurement, de voir les choses prendre cette tournure, attendu que la conclusion rapide de l'affaire en était précipitée; quant à Abdoullah-Khan, il resta consterné; c'était plus qu'il n'avait prévu; une sorte d'insurrection ne l'accommodait pas pour le moment, et voyant, d'ailleurs, le Prince se laisser impressionner par le récit du chef de police, il prévit que, si l'on ne trouvait pas chez lui les deux amants, la colère du Souverain en serait bien autrement excitée qu'elle ne l'eût été sans l'émeute. Il avait fait un calcul un peu compliqué, mais pourtant assez raisonnable: en donnant asile à Mohsèn et à sa compagne, il s'acquérait une belle réputation de générosité, ensuite, il avait le plaisir de donner un rude coup à une partie, sinon à la totalité, des Ahmedzyys, en facilitant la fuite de ses protégés; il comptait ne jamais avouer la part qu'il y avait eue, et son fils Akbar serait seul compromis. Pendant quelques jours, le Prince aurait de l'humeur, puis un cadeau l'apaiserait, et Akbar resterait en faveur. Mais ces combinaisons manquaient: Abdoullah-Khan avait en face de lui une affaire d'État, le Prince, quand il allait savoir la vérité, deviendrait à craindre. Il fallait prendre un parti. Abdoullah-Khan le prit sur-le-champ.

Jusqu'alors il n'avait nullement mis en question l'extradition des deux enfants: seulement il avait bataillé et épluché des minuties sur la façon dont l'extradition aurait lieu, mettant en avant sans cesse les intérêts de sa considération, et se montrant tellement méticuleux que, au milieu des discours, deux grandes heures s'étaient perdues. Comme le Prince ne rencontrait pas de résistance de la part de son favori, et que, d'ailleurs, l'entretien, poussé par instants sur le terrain de la plaisanterie, lui procurait une distraction agréable, il ne s'impatientait pas; il lui était fort indifférent que Mohsèn et Djemylèh tombassent dans les mains de leur juge une demi-heure plus tôt ou plus tard. A la fin, cependant, on était convenu qu'Abdoullah-Khan remettrait purement et simplement les coupables aux mains du Prince, sans s'informer de ce que Son Altesse comptait en faire, et même il lui serait permis de les placer sous l'auguste protection, en exprimant par ses paroles que, dans sa conviction intime, ils y seraient tout à fait à l'aise et en sûreté. Un messager avait alors été envoyé à la demeure du favori. Il revint au moment où le chef de police finissait le récit de ce qui se passait dans la ville, pour déclarer que tout le monde s'était enfui, Akbar, Mohsèn et Djemylèh, et qu'on ne savait où ils étaient allés.

Abdoullah-Khan ne laissa pas à son maître le loisir de s'emporter. Il prit gravement la parole:

—Certainement, mon insolent de fils (que la malédiction de Dieu soit sur lui!) aura sottement craint le déshonneur de sa maison et, sans attendre l'effet des bontés de Votre Altesse, il aura emmené avec lui les deux scélérats. Heureusement, je sais où les reprendre. Ils sont dans ma tour de Roudbâr, à quatre heures d'ici, dans les montagnes.

Puis, tirant son anneau de son doigt et le remettant au chef de police:

—Envoyez, dit-il, tout de suite, quelques messagers avec mon écuyer, que vous trouverez en bas. On remettra cet anneau à mon fils Akbar, et je vais écrire l'ordre de délivrer les prisonniers à vos gens. De cette manière, le mal sera réparé et la ville retrouvera son repos.

Abdoullah-Khan parlait d'un ton si net, si précis, que l'indignation ne trouva pas sujet de se répandre. Personne n'osa mettre en doute la parfaite bonne foi du personnage qui, en effet, n'était, à ce moment, que trop sincère. Il était bien résolu à trahir, à livrer les jeunes gens; il eût préféré ne pas céder ce point; mais la raison d'État, mais la convenance voulaient qu'il imposât silence aux scrupules de sa fierté, et il le fit. Un homme qui mène, à un degré quelconque, les intérêts des autres, perd nécessairement une grande partie de ses délicatesses de cœur, quand il ne les perd pas toutes. Un courtisan vit de concessions, d'atermoiements, de moyens termes de toute nature. Il ne fait jamais si bien qu'il le souhaiterait, quand il le souhaite, et même, lorsqu'il arrive au développement complet de son genre d'existence, il ne le souhaite plus du tout. Abdoullah-Khan ne se souciait guère de deux victimes de plus ou de moins: mais il lui eût convenu de nuire aux Ahmedzyys. Cela ne se pouvait, pour cette fois, sans des inconvénients trop graves. Il y renonçait donc. Quant au point d'honneur, il se promettait d'en réparer l'échec par un surcroît de morgue. Il se consolait surtout en pensant que nul n'était assez fort pour essayer de le faire rougir, sans qu'il s'en vengeât sur l'heure même.

On approche du terme où finit cette histoire. Les envoyés du chef de police, ayant fait grande diligence, arrivèrent à la tour vers le milieu de la nuit. Ils aperçurent aux rayons de la lune, alors dans son plein, un édifice carré, assez bas, percé d'une porte étroite et de quelques meurtrières d'un aspect sinistre, situé sur une avancée de rocher, à mi-côte d'un escarpement stérile. Rien de plus sombre et de plus tragique.

Les messagers descendirent de leurs chevaux et le principal de la troupe frappa avec force pour se faire ouvrir. Tout le monde dormait. Un soldat de la garnison se présenta à l'entrée; il enleva les barres de fer qui la maintenaient close. On lui montra le cachet et la lettre. Il ne fit aucune observation, se rendit sans hésiter et appela ses compagnons, qui ne se montrèrent pas plus difficiles que lui. Cependant les pourparlers et les allées et venues avaient réveillé Akbar. Le jeune chef parut sur le palier d'un escalier intérieur. La montée en était raide. Akbar dominait les têtes de ceux auxquels il s'adressa brusquement.

—Que signifie ce bruit? Et vous, mes hommes, pourquoi laissez-vous entrer ces étrangers?