[VI]

LA VIE DE VOYAGE

—J'aimerais mieux, dit Valerio, te laisser chez tes parents.

De grosses larmes roulèrent dans les yeux de Lucie. Elle regarda celui qui lui parlait avec une telle angoisse, qu'on ne saurait rien imaginer de plus douloureux.

—Comment! murmura-t-elle, nous sommes mariés depuis huit jours!

—Et depuis trois, je connais notre ruine, répliqua Valerio d'un air sombre. Il faut que tu vives, je ne trouve rien à faire ici; une sorte de muraille s'élève autour de ma misère subite, et, si je n'aperçois l'issue par laquelle seule je peux en échapper, je n'aurai à contempler que le désespoir! Eh bien, ma Lucie, j'ai accepté une proposition. Je partirai, je travaillerai pour toi; mais, franchement, je ne me sens pas la force de t'imposer ma nouvelle existence.

—Si je t'ai aimé, répondit Lucie en lui prenant les mains, ce n'est pas ma faute. Si je no veux pas et ne peux pas te quitter, ce n'est pas ma faute non plus. Je n'imagine pas ce que je deviendrais. Il faut que je te suive, il faut que je vive auprès de toi; le reste n'est rien.

En parlant de la sorte, Lucie se laissa aller sur la poitrine de son mari; elle prit entre ses mains la tête de celui qu'elle aimait; elle couvrit son front et ses cheveux de baisers passionnés, et Valerio vaincu lui dit, en lui rendant baisers pour baisers:

—C'est fini, tu viendras avec moi.

Il importe peu de savoir ici comment et pourquoi Valerio Conti avait appris, cinq jours après son mariage, qu'un dépositaire infidèle lui emportait sa fortune. Il était homme actif, d'esprit, de science et de mérite. Il avait voyagé plusieurs années en Orient, et tout d'abord, un de ses amis, apprenant son désastre, s'était entremis et lui avait offert de retourner à Constantinople, avec la certitude d'y obtenir un emploi, soit dans cette capitale, soit dans les provinces ottomanes.