—En aucune façon, répondit Valerio; je connais la largeur et la liberté de vos idées, Sèyd, et ne saurais jamais vous soupçonner de pareilles faiblesses; parlez donc librement et instruisez-moi par votre expérience.

—Il n'y a pas d'intérêt pour un sage à voyager dans les pays européens, répondit le Sèyd d'un air convaincu. D'abord, on n'y est pas en sûreté. On rencontre à chaque pas des soldats qui marchent d'un air rébarbatif; les nommes de police remplissent les rues et demandent à chaque instant où l'on va, ce qu'on fait et qui l'on est. Si on manque à leur répondre, on est conduit dans une prison d'où l'on a beaucoup de peine à se tirer. Il faut avoir les poches pleines de bouyourouldys, de firmans, de teskerèhs et d'autres papiers et documents sans fin, faute de quoi l'on risque même sa vie. Je vous atteste que les choses sont ainsi; je l'ai entendu rapporter par des gens dignes de foi qui avaient suivi des ambassades musulmanes dans ces pays du diable.

Redjèb-Aly écoutait ces révélations, la terreur peinte sur le visage; Valerio se mit à rire:

—Continuez, je vous prie, Sèyd, il y a du vrai dans ce que vous dites et je vous demande la suite avec insistance.

—Eh bien! donc, puisque je ne vous fâche pas, j'ajouterai que, si l'on a eu le bonheur d'échapper à ces périls et de ne pas être mis en prison pour avoir fait une chose ou l'autre qu'il ne fallait pas faire, on est toujours en grand danger de mourir de faim. Si on est pauvre, il ne faut pas le dire; personne ne songe à vous demander si vous avez dîné et ce qui, dans les pays musulmans, ne coûte pas un poul, exige des sommes folles dans vos pays avares. Alors que peut-on devenir? Ici, et partout ailleurs, que je me couche sur le chemin pour dormir, on ne me dira rien; chez vous, la prison rentre en question; il en est de même pour tout; dureté de cœur chez les hommes, cruauté et sévérité chez les gouvernants, et de la liberté nulle part: il n'y a que contrainte; par-dessus le marché, un climat aussi inhospitalier que le reste. Je ne me suis jamais étonné, effendum, de voir ce que vous avez dû observer comme moi, vu que ceux de vos Européens qui viennent demeurer au milieu de nous, ne peuvent plus s'en détacher, prennent vite nos habitudes et nos mœurs, tandis qu'on n'a jamais cité un des nôtres qui eût la moindre envie de rester dans vos territoires et de s'y établir.

—Tout cela est encore assez exact, repartit Valerio et, pourtant, je vous ferai remarquer que le nombre des Asiatiques faisant le voyage d'Europe devient chaque année plus considérable.

—D'accord! s'écria le Sèyd. Ce sont des militaires que l'on envoie apprendre l'exercice et les façons du nyzam! Ce sont des ouvriers qui devront poser des poteaux du télégraphe! Ce sont des médecins qui apprendront à disséquer des cadavres humains! Tous métiers d'esclaves, métiers stupides ou avilissants! ou immondes! Mais il n'est jamais passé par la tête de personne que les Européens, qui savent les choses grossières et communes, possèdent la moindre idée des connaissances supérieures. Ils ne savent ni théologie ni philosophie. On ne parle point de leurs poètes parce qu'ils ignorent tous les artifices du beau langage, ne connaissant ni le style allitéré, ni les façons de parler fleuries et savantes; d'ailleurs j'ai ouï dire que leurs langages ne sont au fond que des patois rudes et incorrects. De tout ceci il résulte que l'Europe ne saurait exercer aucun attrait sur les natures délicates, et c'est pourquoi je vous répète que jamais un galant homme n'y met les pieds, quand il n'y est pas contraint par les ordres de son gouvernement.

Sèyd-Abdourrahman ayant terminé cette apostrophe du ton pénétré d'une foi solide, Valerio ne vit aucune raison d'argumenter contre lui et on parla d'autres choses sur lesquelles on pouvait être mieux d'accord.

Cependant la caravane avançait. Le paysage changeait. On parcourait les contrées montagneuses de la Haute-Arménie; on avait atteint les rives bruyantes, bordées de roches qui enserrent ce torrent fougueux dont le parcours devient plus loin l'Euphrate. On gagnait du pays; mais lentement. D'abord on ne cheminait chaque jour que pendant six à sept heures, et le déplacement d'un si grand corps était lent. Ce corps se mouvait avec une sorte de précaution solennelle et de sang-froid que rien n'émeut. Ensuite, il s'arrêtait souvent à moitié route de la station indiquée pour la fin du trajet du jour et cela pour bien des considérations. Il faut savoir que Kerbelay-Houssein avait toujours le soin de recevoir les rapports des messagers envoyés par lui quelques jours à l'avance dans les différents villages, afin de négocier avec les paysans la quantité d'orge et de paille hachée, dont il avait besoin pour ses bêtes; le nombre de moutons, de poules, de charges de riz et de légumes qu'il lui fallait pour la population entraînée avec lui. Souvent les paysans émettaient des prétentions inacceptables quant aux prix qu'ils voulaient percevoir. On discutait avec eux; les mandataires du muletier leur opposaient la concurrence d'autres villages; souvent ces derniers s'entendaient avec leurs voisins pour maintenir et imposer des conditions très élevées; de la part des diplomates de la caravane c'étaient donc des propositions, des refus, des contre-propositions, des intrigues, des corruptions pratiquées sur tel ou tel de leurs adversaires, des sollicitations appuyées de présents auprès des autorités locales, afin d'obtenir que celles-ci donnassent des ordres propres à modérer la rapacité des gens des villages. Sans cesse les négociateurs revenaient auprès de Kerbelay-Houssein pour dire ce qu'ils avaient obtenu, recevoir de nouvelles instructions, porter des offres nouvelles. Le muletier était occupé comme le ministre dirigeant d'un grand État. Lorsque tout semblait réussir à souhait, que l'orge, la paille hachée, les vivres étaient accordés à bon compte et en abondance, la caravane marchait plus vite et d'une façon régulière et assurée. Dans le cas contraire venaient les lenteurs. Quand on n'avait pas réussi à s'entendre et que les habitants des villages placés sur la ligne du trajet s'obstinaient dans des exigences déraisonnables, alors Kerbelay-Houssein usait d'un grand moyen; il annonçait qu'il allait quitter la route directe, et, si cette menace ne produisait pas son effet, il la mettait à exécution. C'était un coup d'État. Toute la caravane alors, sans que le plus grand nombre des voyageurs en sût rien, prenait à travers champs et commençait un long détour allant chercher des contrées moins avares et bien souvent il arrivait alors que les paysans, effrayés de perdre des bénéfices certains, faisaient leur soumission et envoyaient prier Kerbelay-Houssein de revenir. Dans ce cas-là, celui-ci refusait avec hauteur jusqu'à ce que des indemnités suffisantes lui eussent été accordées pour les retards et les peines supplémentaires. Souvent aussi les fournisseurs assurés de placer ailleurs leur marchandise les laissaient aller. Il cheminait donc, se faisant précéder toujours de ses émissaires, et tirait de la fortune le meilleur parti possible. Il n'avait pas une minute de repos. Sa tête était toujours en travail, il contemplait son peuple à la façon dont Moïse regardait le sien dans la traversée du désert; et l'habitude qu'il avait de cette responsabilité, sa connaissance profonde du caractère des gens avec lesquels il traitait et des agents qu'il employait, lui donnaient une assurance et une fermeté dignes de respect.

Mais ce qui occasionnait les plus longs retards, c'était la rencontre d'un pâturage abondant. En ces occasions annoncées avec enthousiasme par les éclaireurs quelques jours à l'avance, on séjournait quelquefois deux semaines, trois semaines sur le même point. Le camp était établi d'une manière particulièrement sérieuse et avec toutes les commodités que chacun pouvait se procurer. Il semblait qu'une éternité devait se passer là. Chacun semblait dire comme les Apôtres dans l'Évangile: