«Il est bon que nous soyons ici; faisons-y donc trois tentes: une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie.»
Les chameaux, les mulets, les chevaux, les ânes se promenaient dans l'herbage plantureux, où ils enfonçaient jusqu'au ventre. Les muletiers étaient charmés de voir leurs bêtes se remettre à vue d'œil de leurs fatigues, au moyen de ce savoureux repas; la vue de la verdure et des fleurs charmait tous les regards, et la ruche bourdonnait de plus belle, chacun allant, venant, causant, remuant, continuant les marchés, les intrigues, les achats et les ventes que, comme on l'a vu, la marche même n'interrompait pas; car une caravane c'est une ville mouvante, et les intérêts et les plaisirs d'une ville ne s'y reposent pas plus que dans les cités sédentaires.
Pendant ces haltes ainsi prolongées, Lucie et Valerio employaient une partie de leur temps à faire des excursions dans la contrée qui les entourait. C'étaient déjà ces riches montagnes du Kurdistan, dont la beauté est plus âpre peut-être que le Taurus, où les gorges sont plus étroites et les escarpements plus abrupts, mais où la nature féconde n'est pas moins généreuse de ses dons. Les deux amants étaient jeunes; ils étaient hardis; ils ne suivaient pas toujours à la lettre les sages avertissements de Kerbelay-Houssein, qui cherchait à les rendre prudents et à les détourner d'excursions trop longues.
—Vous ne savez pas, leur disait-il, qui vous pouvez rencontrer. Les Kurdes, que le ciel les confonde! ne sont pas tous des pillards et des assassins, mais les exceptions sont rares, et il ne faut tenter personne. Je vous engage donc à ne pas vous éloigner du camp, de telle sorte que vous puissiez devenir la proie de quelques rôdeurs.
Une petite aventure donna une sorte de consécration à ces sages paroles. Valerio et Lucie, accompagnés du poète, du Shemsiyèh et de Redjèb-Aly s'étaient mis en route un matin pour aller, à quelque distance, visiter un village dont on leur avait fort vanté la situation pittoresque. Tous étaient fort gais; le poète, un peu moins malade qu'à son ordinaire, prenait des airs avantageux sur son cheval de louage et se comparait à un chevalier des anciens temps; il en avait plus que jamais la plume, l'épée et les éperons; mais, moins que jamais, toute autre chose. Redjèb-Aly chantait à tue-tête une chanson persane, et le Shemsiyèh, toujours replié en lui-même, marchait sans rien dire auprès du cheval de Lucie. Le passage était resserré entre les montagnes et charmant, plein d'habitations rustiques en terre battue, à toits plats, encombré d'arbres fruitiers chargés de pommes, de poires, de prunes et de raisins. Tout à coup on se trouva dans un défilé étroit, circulant avec un ruisseau et dominé par des crêtes hautes, et on entendit retentir une violente fusillade.
Valerio mit brusquement la main sur la bride du cheval de sa femme et l'arrêta court. Le Shemsiyèh, par un mouvement qui lui fit honneur, tira son sabre et se jeta devant Lucie pour la couvrir de son corps; le poète mit l'épée à la main, en invoquant saint Georges et Redjèb se coucha par terre en criant qu'il était mort. L'alerte fut vive; il y avait de quoi. Mais aussitôt on entendit de toutes parts, sur les deux flancs des montagnes:
—N'ayez pas peur! On n'en veut pas à vous! Allez-vous-en! On ne tire pas sur vous!
Et la fusillade fut suspendue un instant; Valerio, profitant de cette trêve fit rebrousser chemin au cheval de Lucie, et la petite troupe partit au galop et ne cessa pas de courir jusqu'à ce qu'elle fût rentrée au camp, où Kerbelay-Houssein apprit en souriant les détails de l'aventure.
—Si vous m'aviez prévenu ce matin, dit-il à Valerio, que vous aviez l'intention d'aller de ce côté, je vous en aurais dissuadé. Je savais que deux tribus du voisinage avaient l'intention de s'y battre; c'est ce dont elles s'occupent, et comme cela ne cause de mal à personne, il n'y a qu'à les laisser se fusiller en repos. Dieu est grand et fait bien ce qu'il fait!
Ainsi conclut le plus sage des muletiers, et, à dater de ce jour, Valerio ne manqua plus de prendre ses conseils sur l'étendue comme sur la direction des promenades qu'il comptait faire avec Lucie.