S'il avait fait nuit, comme ce bon musulman l'assurait, il était encore assez grand jour pour s'en apercevoir. Mais son insinuation n'eut pas de succès.

Quant à Mirza-Kassem, il était patient et ne disait rien. Seulement, il considérait avec assez de complaisance deux œufs durs placés devant lui, quand tout à coup le canon de la citadelle se fit entendre. Il était désormais officiel que le soleil avait disparu; tous les kaliouns se mirent donc à fumer de compagnie, la boutique de melons, d'œufs durs et de concombres fut à l'instant mise au pillage; pendant ce temps, les marchands de thé remplissaient leurs verres de la boisson bouillante; la foule s'en emparait avec emportement; les verres se vidaient et se remplissaient, on chantait, on criait, on riait, on se poussait, on se bousculait, on s'amusait beaucoup.

Alors, un grand derviche, maigre comme une pierre, noir comme une taupe, brûlé par mille soleils, vêtu seulement d'un pantalon de coton bleu, la tête nue, couverte d'une forêt de cheveux noirs ébouriffés, des yeux flamboyants, l'aspect sauvage, dur et sévère, se trouva à deux pas de Mirza-Kassem. Il portait sur l'épaule un bâton de cuivre jaune terminé par un enlacement de serpents; à son côté, était suspendue la noix de coco appelée kouskoul, particulière à sa confrérie. Cet homme avait une apparence si étrange, même pour un derviche, que les yeux de Mirza-Kassem s'attachèrent involontairement sur lui et ne purent s'en détourner. A son tour, l'étranger considéra celui qui le fixait ainsi.

—Le salut soit sur vous! lui dit-il, d'une voix douce et mélodieuse bien inattendue chez un être pareil.

—Et sur vous le salut et la bénédiction! lui répondit poliment Mirza-Kassem.

—Je suis, poursuivit le derviche, ainsi que Votre Excellence peut le voir, un misérable pauvre, moins qu'une ombre, dévoué à servir Dieu et les Imams. J'arrive dans cette ville et si vous pouvez me loger cette nuit sur votre terrasse, dans votre écurie, où vous voudrez, je vous en serai reconnaissant.

—Vous me comblez! répondit Mirza-Kassem, par une telle faveur. Daignez suivre votre esclave, il va vous montrer le chemin.

Le derviche porta la main à son front, en signe d'acquiescement et s'en alla avec son guide. Ils traversèrent ensemble plusieurs rues tortueuses où les chiens du bazar commençaient déjà à se rassembler; on fermait les quelques boutiques restées ouvertes; des lanternes de couleur brillaient à la porte d'un certain nombre de masures, tandis que les gardes du quartier faisaient la conversation avec les commères occupées à laver leur linge dans le ruisseau courant au milieu de la rue, en ménageant les plus pénibles surprises aux jambes des passants un peu distraits. La marche des deux nouveaux amis ne fut pourtant pas trop longue; car, au bout d'un quart d'heure environ, Mirza-Kassem fit halte devant une petite porte ogivale entourée, d'un mur de pierre; il souleva le marteau de fer étamé, frappa trois coups, et un nègre esclave ayant ouvert, il introduisit le derviche dans la maison et lui souhaita la bienvenue d'une façon tout à fait cordiale.

Il lui fit traverser la petite cour de dix pieds carrés environ, dallée en grandes briques plates, et au milieu de laquelle était un bassin revêtu de tuiles émaillées du plus beau bleu d'azur, où une eau assez fraîche faisait plaisir à voir. Des rosiers étaient à l'entour couverts de fleurs incarnates. Après avoir monté quelques marches, le derviche se trouva dans un salon de médiocre grandeur, ouvert en face des rosiers; les murailles étaient agréablement peintes en rouge et en bleu avec des ramages d'or et d'argent; des vases chinois pleins de jacinthes et d'anémones étaient placés dans les encoignures; un beau tapis kurde couvrait le sol et des coussins d'indienne blanche à raies rouges couvraient le sopha un peu bas, qu'on nomme takhteh, sur lequel Mirza-Kassem invita son hôte à prendre place.

Celui-ci fit les difficultés exigées par le savoir-vivre. Il se défendit de tant d'honneur, en alléguant son indignité.