—Je ne suis, répéta-t-il plusieurs fois avec modestie, qu'un très misérable derviche, un chien, moins que de la poussière sous les yeux de Votre Excellence. Comment aurais-je l'audace d'abuser à ce point de ses bontés?
Le derviche parlait ainsi; mais, pourtant, il y avait sur toute sa personne, un cachet de distinction, et, pour tout dire, de dignité si évidente, que l'honnête Mirza-Kassem était intimidé et se demandait s'il ne devait pas demander humblement pardon à un tel homme de l'audace qu'il avait eue de l'amener chez lui. En lui-même, il se disait: Quel est ce derviche? Il a l'air d'un roi, et plus fait pour commander une armée que pour errer sur les grands chemins!
Cependant le derviche avait pris place. Le petit esclave nègre apporta le thé; mais le derviche ne voulut boire que la moitié d'un verre d'eau. Le kalioun fut de même présenté; le derviche le refusa, alléguant que ses principes ne lui permettaient pas l'usage de pareilles superfluités, de sorte que Mirza-Kassem qui aurait volontiers tiré quelques bouffées pleines de saveur, se crut obligé de louer le zèle du saint personnage et de renvoyer l'instrument tentateur en affirmant que, pour sa part, il n'avait pas non plus l'habitude de s'en servir. Était-ce vrai, ne l'était-ce pas? Dieu sait avec exactitude ce qui en est! Amen.
Alors le derviche prit la parole et s'exprima ainsi:
—Votre Excellence daigne me combler de beaucoup de faveur; je dois lui dire qui je suis. Le royaume du Dekkan, dont vous avez certainement entendu parler, est un des plus puissants États de l'Inde; il m'a vu naître. J'ai été le favori et le ministre du souverain pendant quelques années. C'est assez vous dire qu'aucune des inutilités de la vie ne m'a fait défaut, je sais par expérience propre ce que peut donner d'ennui un nombreux harem; je connais tous les dégoûts de la richesse; j'ai vu miroiter assez de pierreries pour n'avoir pas eu longtemps la passion d'en contempler, et quant à la faveur du prince, il n'est pas sur ce sujet une seule observation des philosophes, dont je ne sache, mieux que la plupart d'entre eux, apprécier la vérité et la valeur. Jugez du cas que j'en fais!
Je ne m'arrêtai donc pas de longues années dans une situation si fausse, et je me retirai pour me livrer uniquement à l'étude. Le résultat de mes travaux m'a conduit à abandonner encore cette position comme trop gênante et entraînant trop de distractions indignes. J'ai quitté tout. Vivant seul et content désormais de mon kouskoul et de mon pantalon de coton bleu, je crois pouvoir vous dire une grande vérité que vous ne croirez pas, mais qui, cependant, n'en est pas moins ce qu'elle est: ce pauvre diable qui n'a rien, et qui est devant vous, possède le monde!
En prononçant ces paroles, le derviche regarda en face Mirza-Kassem et avec une telle expression de majesté et d'autorité, que celui-ci en resta tout interdit; il eut à peine le temps de prononcer les paroles indiquées par la circonstance:
—Gloire à Dieu! Qu'il en soit béni et remercié!
—Non! poursuivit le derviche, et toute sa personne prit de plus en plus un caractère imposant et dominateur; non, mon fils, vous ne me croyez pas! La puissance, à vos yeux, s'annonce par un grand appareil; on ne saurait en être investi, à moins que, magnifiquement vêtu de soie, de velours, de cachemire et de gaze brodés d'argent et d'or, on ne s'avance sur un cheval dont le harnachement est semé de perles et d'émeraudes, entouré d'un immense cortège de serviteurs armés, dont la turbulence et les airs insolents font connaître la dignité du maître. Vous pensez comme tout le monde sur ce point. Mais vous avez été bon pour moi; sans me connaître, sans soupçonner d'aucune façon qui je suis, vous m'avez accueilli et traité comme un roi. Je vous en montrerai ma gratitude, en vous délivrant d'une fausse manière de penser qui ne doit pas plus longtemps rabaisser l'esprit d'un homme tel que vous. Sachez donc que telle ou telle chose, impossible au commun des hommes, est pour moi simple et d'une exécution facile. Je vais vous en donner une preuve immédiate. Prenez ma main, et tenez mes doigts de façon à sentir le battement de l'artère; qu'en dites-vous?
—L'artère, répondit Mirza-Kassem un peu étonné, bat aussi régulièrement qu'elle le doit.