Il prononça ces mots avec une expression si méprisante et qui ressemblait si fort à une invective, que Mirza-Kassem en fut de plus en plus troublé. Mais le derviche n'y prit pas garde et lui dit:

—Faites-moi donner un morceau de plomb ou de fer.

On apporta une douzaine de balles de fusil; il les mit sur les charbons, et elles commencèrent bientôt à entrer en fusion, d'autant plus qu'il activait le feu avec son souffle. Puis il prit, dans la ceinture de coton noir qui soutenait son pantalon, une petite boîte d'étain, où Mirza-Kassem aperçut de la poudre rouge. Le derviche en prit une pincée et la jeta sur le plomb; peu d'instants étaient écoulés que, se penchant, il dit d'une voix calme:

—C'est fait!

Et il mit sur le sopha, devant Mirza-Kassem, un lingot d'un jaune pâle, que celui-ci reconnut immédiatement pour être de l'or.

—Et voilà! s'écria le derviche d'un air de triomphe, ce que je peux sur les hommes! Est-ce assez! Ai-je besoin de splendeurs, de magnificences, de luxe, d'insolence! Et vous, mon fils, apprenez désormais à savoir que la puissance n'est pas dans ce qui s'affiche, mais uniquement dans l'autorité des âmes fortes, ce que le vulgaire ne croit pas!

—Hélas! mon père, répondit Mirza-Kassem d'une voix tremblante d'émotion, il ne suffit même pas que les âmes soient fortes pour jouir de si sublimes prérogatives; il faut qu'elles aient su les trouver et les prendre. Il faut la science!

—Et mieux que cela, répliqua le derviche. Il faut le renoncement, la macération, la soumission complète du corps à l'esprit, et la pureté absolue du cœur, et ce ne sont pas des mérites qui s'obtiennent sans peine ou sans travail. Mais c'en est assez sur ce sujet.

—Non! oh, non! s'écria Kassem, en attachant sur son hôte des yeux brûlants de désirs; non! puisque j'ai le bonheur d'être ainsi à vos pieds, ne me retirez pas si vite vos enseignements! Ne fermez pas la source dont vous m'avez laissé prendre une gorgée! Parlez, mon père! Instruisez-moi! Enseignez-moi! Je saurai ce qu'il faut faire! Je le ferai! Je ne veux plus traîner dans le monde cette existence inutile et vide qui, jusqu'ici, a été la mienne.

Kassem venait d'être saisi de la plus dangereuse des convoitises: celle de la science; ses instincts endormis s'éveillaient et ne devaient plus lui laisser un moment de trêve. Le derviche commença alors à lui parler à voix basse. Il lui révéla sans doute des choses bien étranges. La physionomie de l'auditeur était bouleversée. Elle passait à chaque minute par les expressions les plus diverses et subissait les changements les plus brusques. Tantôt elle exprimait une admiration sans bornes et presque un état extatique. Il semblait, à voir ces yeux noyés, ce regard perdu vers quelque chose de caché et d'insaisissable, que Kassem allait s'évanouir, maîtrisé par la plus auguste et la plus captivante des révélations. Tout d'un coup, l'horreur remplaçait la joie; les traits de Kassem se tiraient, sa bouche s'entr'ouvrait, ses regards devenaient fixes. Il paraissait apercevoir des abîmes effroyables, se penchant au-dessus au risque de perdre l'équilibre et de rouler au fond. Toute la nuit se passa à écouter les discours, qui produisaient des révolutions si terribles dans son âme et bouleversaient ainsi ses pensées. Enfin, l'aurore blanchit les sommets de la terrasse, et le derviche, qui l'avait plusieurs fois engagé en vain à chercher un peu de repos, insista cette fois plus fortement, et jura qu'il ne parlerait plus et ne révélerait rien davantage.