Kassem était épuisé, haletant; il obéit. Le derviche resta seul dans le salon et s'étendit sur le sopha, tandis que lui, il s'en alla, soucieux et d'un pas chancelant, à travers les corridors étroits, descendit, puis monta quelques marches, et, soulevant une portière, entra dans l'enderoun. Le nègre dormait sur une natte de paille dans la première pièce, où la lueur grise de l'aurore luttait faiblement contre la clarté rougeâtre et fumeuse d'une petite lampe de terre, qui teignait encore les objets atteints par elle, tandis que le reste demeurait plongé dans une obscurité presque noire. De là, le jeune homme entra dans la chambre où sa femme dormait paisiblement sur leur vaste lit, qui, recouvert d'immenses étoffes de soie bariolées d'incarnat, de vert et de jaune, à la façon du tartan écossais, laissait çà et là apparaître le drap d'indienne grise, rehaussé de fleurs de diverses nuances. Les oreillers, en grand nombre, de toutes formes et de toutes grandeurs, les uns triangulaires, les autres carrés, d'autres ronds, s'affaissaient sous la tête de la dormeuse, soutenaient ses bras ou gisaient au hasard.
Kassem contempla un moment la jolie Amynèh et poussa un soupir. Puis, il alla s'asseoir, sombre et préoccupé, dans un coin de la chambre, et resta là sans bouger.
Il tenait le lingot d'or fortement serré dans sa main et ne l'avait pas quitté, depuis que l'Indien le lui avait remis. De temps en temps, il le regardait, il le contemplait, il s'enivrait et s'exaltait de cette vue; c'était la preuve matérielle que tout ce qui s'agitait dans sa tête n'était pas un rêve, mais une franche et ferme réalité. Il regardait ce lingot d'or, et ses yeux se fermaient, et, tout à coup, dans un demi-assoupissement, il lui semblait que le morceau de métal se gonflait dans la paume de sa main, et respirait, que c'était un être animé. Il se réveillait en sursaut, dans un état d'angoisse indescriptible, considérait encore cette merveille dont il était devenu le possesseur, la trouvait immobile comme un morceau de métal doit l'être, et, fermant de nouveau ses paupières, sommeillait, emporté dans le tourbillon de ses idées. Enfin, la lassitude fut victorieuse de la méditation, et Kassem s'endormit profondément.
Un baiser sur le front le réveilla. Il regarda. Amynèh était à genoux à côté de lui, le pressait entre ses bras, et lui disait:
—Es-tu malade, mon âme? Pourquoi ne t'es-tu pas couché cette nuit? Oh! saints Imams! Il est malade! Qu'as-tu, ma vie? Ne veux-tu pas parler à ton esclave?
Kassem vit qu'il était grand jour, et, rendant à sa femme le baiser qu'il en avait reçu, il lui répondit:
—La bénédiction soit sur toi! Je ne suis pas malade, grâce à Dieu!
—Grâce à Dieu! s'écria Amynèh.
—Non, je ne suis pas malade.
—Qu'as-tu donc fait hier au soir avec ce derviche étranger? Est-ce que, contrairement à tes habitudes, tu aurais bu de l'eau-de-vie et mangé des grains de pastèque rôtis pour te donner plus de soif?