—C'est du bel et bon or, pur de tout alliage et qui vaut à peu près une centaine de tomans. Si vous le désirez, je le pèserai exactement, et vous remettrai le prix avec déduction d'un très petit bénéfice.

—Je vous remercie, répondit Kassem, mais, pour le moment, rien ne me presse de me séparer de cet objet, et j'aurai recours à vous, en temps et lieu.

—Quand il vous plaira, répartit le marchand.

Il salua Kassem, qui prit congé et sortit.

Il s'en alla à travers les bazars, frôlant les boutiques; mais les apostrophes enjouées des femmes qui, sous le voile, se permettent tout (on ne le sait que trop), les appels et les compliments de ses connaissances, les avertissements brusques des muletiers et des chameliers, pour qu'il eût à faire place à leurs hôtes, qui se succédaient en files interminables attachées à la queue les unes des autres et chargées de ballots dont il fallait craindre le contact pour chacun de ses membres, tout cela, qui l'amusait d'ordinaire, le fatiguait jusqu'à l'irriter aujourd'hui. Il avait un besoin impérieux d'être seul, livré à ce monde de pensées qui le tyrannisaient et le voulaient posséder sans conteste. Il sortit de la ville, et ayant atteint dans le désert un endroit où s'élevait un groupe de grands tombeaux en ruines, il entra sous une des coupoles à moitié effondrées et se mit dans un coin, à l'ombre. Là, s'étant assis, il s'abandonna aux idées dominatrices qui fondaient sur lui comme un essaim d'oiseaux de proie.

Il existe, dans toutes les rues de nos villes de l'Iran, des puits. Nos rues sont étroites et le puits est juste au milieu. Jamais on n'a pensé à l'entourer d'un mur comme dans les villes d'Europe, de sorte qu'il s'ouvre à fleur de terre, disposition beaucoup plus commode. Quand, pour une cause ou pour une autre, il se tarit, on ne s'amuse pas à le combler, ce qui prendrait trop de temps et donnerait trop de peine. On le couvre de deux ou trois planches, et, avec le temps, la terre s'accumule dessus. Naturellement, les planches pourrissent, des pieds maladroits les font s'effondrer, et, partout ailleurs que dans notre pays, un passant, un enfant, un animal quelconque s'abîmerait à chaque instant dans le vide et irait se tuer au fond du trou. Chez nous, c'est rare, parce que le Dieu très bon et très miséricordieux qui nous a dispensés de réfléchir à beaucoup de choses, prend soin de nous épargner les conséquences fâcheuses que pourrait avoir notre confiance en lui. Pourtant on ne peut jurer que quelqu'un ne disparaisse parfois dans l'abîme. Kassem avait un pareil abîme dans un coin de sa cervelle; il ne le connaissait pas lui-même; il venait d'y tomber. Il était au fond; il s'y agitait et ne devait pas en sortir.

D'ailleurs, il n'y songeait en aucune façon. Saisi, serré par ce qui s'était emparé de son imagination, de son intelligence, de son cœur, de son âme, par ce qui en maîtrisait toutes les puissances, il n'avait pas l'idée d'y résister; et non seulement il se laissait faire, mais il se laissait dévorer avec passion. Bref, une seule idée le possédait: marcher et marcher résolument dans la voie de son révélateur.

Que valait le monde au milieu duquel il avait vécu jusqu'alors? Rien, rien absolument; c'était de la fange au physique, de la fange au moral; en un mot, néant. Il voulait s'élever plus haut et planer au-dessus de cet univers, entrer dans le secret des forces qui font tout mouvoir, et cet univers, et bien d'autres plus grands, plus braves, plus augustes. Il savait que la substance première pouvait être trouvée, dominée, transformée; l'Indien le faisait; il en tenait, lui, Kassem, la preuve matérielle dans la main; il voulait le faire aussi! Il savait qu'on pouvait saisir, diriger toutes les forces motrices et créatrices, même les plus indomptées, même les plus sublimes; il voulait ce pouvoir; il savait qu'on pouvait ne plus mourir. Sans doute aucun être ne meurt! Mais il savait qu'on pouvait garder la vie actuelle, sous l'enveloppe actuelle, sans perdre la notion de l'individualité présente. Eh bien! c'était là ce qu'il prétendait atteindre. Alors, dans un moment d'enthousiasme sans nom, en pensant à ce que lui, Kassem, allait devenir, il s'écria:

—Et moi, moi, qui suis moi, ai-je donc tant de peine à entrer dans la sphère où désormais je vais agir, que me voilà conservant entre mes doigts ce morceau d'or, absolument comme s'il avait à mes yeux la valeur que je lui attribuais hier?

Il le considéra et le jeta avec mépris dans les décombres. Mais rien ne s'acquiert, et c'était là surtout ce qui l'occupait, qu'à un prix proportionné au mérite de ce qu'on recherche. C'est là ce qu'il venait de méditer, et il ne laissait pas que de trouver la condition bien dure. Mais il ne luttait pas cependant contre la passion transformée en devoir, et, après avoir déchiré lui-même ses derniers regrets, il se leva, prit le chemin de sa maison, rentra chez lui et parut devant sa femme.