Celle-ci se leva pour le recevoir et l'accueillit comme d'ordinaire avec l'enjouement le plus tendre. Mais, en voyant l'air sombre et le sourcil froncé de son mari, spectacle auquel elle n'était pas accoutumée, son cœur se serra et la pauvre enfant s'assit en silence à son côté.
—Amynèh, dit Kassem, tu sais si je t'aime et si jamais affection plus grande a réuni deux âmes. Pour moi, je n'en crois rien; l'affection de mon cœur au vôtre est incomparable. Aussi ce cœur saigne; il va affliger son compagnon,
—Qu'as-tu donc? Que veux-tu? répondit Amynèh prenant la main qu'on ne lui tendait pas.
—Je dis que chaque homme a sa part dans la vie, son kismèt; cette part lui est destinée longtemps avant sa naissance. Elle est toute prête quand il vient au monde, et soit qu'il y consente ou qu'il résiste, il lui faut l'accepter, la prendre et s'en accommoder.
—Il n'y a pas de doute à cela, repartit Amynèh d'un petit air capable. Mais ta part n'est pas si mauvaise, et tu n'as pas raison, en y songeant, de froncer ainsi les sourcils. Ta part, c'est moi, et tu m'as assuré quelquefois, plus d'une fois, et même souvent, que tu n'en demandais pas d'autre.
Kassem, malgré ses sombres dispositions, ne put s'empêcher de sourire à la gentillesse de la jeune femme; ce que voyant, celle-ci s'accouda tout à fait sur les genoux de son mari et chercha, bien certainement, par la manière dont elle le regarda, à lui faire perdre la tête. Elle y avait réussi souvent; pour ce coup, elle échoua.
—Amynèh, reprit-il, ma part, mon kismèt est de partir aujourd'hui-même et de te quitter pour jamais!
—Pour jamais? Me quitter? Partir? Je ne veux pas!
—Ni moi non plus, je ne veux pas! Mais c'est mon kismèt, et il n'y a rien à objecter. Le derviche m'a ouvert les yeux. J'ai senti à quoi le ciel m'appelle. Il faut que j'aille.
—Où?... Mon Dieu! Dieu miséricordieux, je vais devenir folle!