—Non! Accorde-moi cette nuit encore, tu partiras demain. Pour moi, je vais aller chez ta sœur la prévenir; demain, tu m'aideras à faire tout transporter chez elle; quand tu m'y verras installée, alors ... alors tu me quitteras.... Mais, je prétends que tu me croies là, afin que, quand tu seras loin, tu puisses regarder dans ta pensée, moi, mes vêtements, ma chambre ... et tout ce qui m'entoure!
Et elle recommença à pleurer, mais plus doucement; puis, sentant qu'elle n'avait pas trop de temps à perdre, elle se leva enfin d'auprès de son mari, passa de grands pantalons à pied que les femmes mettent pour sortir, s'enveloppa dans le grand hyâder ou manteau de coton bleu qui enveloppe la tête et toute la personne, attacha, au moyen de deux agrafes d'or incrustées de grenats et en forme de colombes, le roubend ou voile de percale épaisse percé à la place des yeux d'un treillis étroit, et ainsi prête, elle serra encore une fois la main de Kassem plongé dans une sorte de prostration, et sortit.
Quand elle fut dans la rue, elle avait le cœur si gros et se sentait si malheureuse, si abandonnée, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne se mît à pousser de grands cris pour implorer la pitié des passants; elle l'eût fait sans doute et chacun l'eût plainte, mais elle changea d'idée en passant devant la mosquée.
Elle y entra et dit ses prières. Elle en récita avec une volubilité passionnée un bon nombre de rikaats et égrena plus de dix fois son chapelet, en répétant avec ferveur les quatre-vingt-dix noms du Dieu miséricordieux. Par bonheur, d'autres femmes se trouvaient aussi dans le sanctuaire, une entre autres. Celle-ci racontait que son enfant unique âgé de trois ans, était à toute extrémité; ces affligées ensemble, et Amynèh avec elles, se soutenaient réciproquement en priant de tout leur cœur.
Après une bonne heure ainsi employée, la jeune femme partit; à la porte, trouvant de pauvres malades rassemblés autour de la fontaine, elle leur distribua de nombreuses aumônes et s'éloigna couverte de bénédictions.
Toutes ces formules: Que le salut soit avec vous! Que Dieu vous donne un bonheur parfait! Puissiez-vous être comblée de tous les biens, vous et les vôtres! et d'autres semblables ne laissaient pas de résonner mélodieusement aux oreilles de la pauvre souffrante, et elle se disait que peut-être Dieu aurait pitié d'elle. Elle rencontra des cavaliers; ils passaient entourant un personnage grave monté sur un beau cheval. Elle s'approcha humblement et demanda l'aumône. On voyait bien, à son manteau de la plus fine toile, à son roubend d'une blancheur éclatante et à ses petites pantoufles neuves de chagrin vert, que ce n'était nullement par besoin qu'elle tendait ainsi la main, et les guerriers et le vieux seigneur, considérant que c'était pour s'humilier devant Dieu et obtenir quelque grâce, ne manquèrent pas de déposer une petite pièce de monnaie dans la main qui leur était tendue enveloppée, par modestie, d'un coin du manteau, et accompagnèrent chacun leur offrande d'un signe de tête bienveillant et d'une formule de propitiation. Amynèh, ayant ainsi fait ce qui était en son pouvoir pour se concilier la bonté et l'indulgence divine, se dirigea vers la maison de sa belle-sœur et y arriva bientôt.
Cette belle-sœur n'était pas un caractère ordinaire. Elle mérite la peine d'un portrait. On l'appelait de son nom Zemroud-Khanoum, madame Émeraude. Elle avait dix ans au moins de plus que Kassem et lui avait servi de mère. Aussi, éprouvait-il pour elle une profonde considération, un respect très grand, et le tout mélangé de quelque crainte, sentiment, je dis le dernier, qui était partagé, à un degré éminent, par Aziz-Khan, mari de la dame. A la vérité, Zemroud-Khanoum ne faiblissait pas sur les points où elle avait fixé ses convictions. Épousée comme seconde femme par le général son époux, elle avait mis six mois à faire renvoyer la première; mais elle avait réussi. Depuis lors, bien qu'Aziz-Khan eût plusieurs fois essayé de lui faire comprendre cette vérité palpable, qu'un homme de son rang et de sa fortune se faisait tort en n'ayant qu'une seule personne sacrée dans l'enceinte de son enderoun, c'est-à-dire en ne possédant qu'une seule et unique femme, absolument comme un petit bourgeois, elle n'avait voulu entendre à aucune innovation de ce genre, et la verve avec laquelle elle distribuait des soufflets, et même parfois des coups de tuyau de kalioun aux servantes et aux domestiques, avait donné à réfléchir à Aziz-Khan. Il évitait de compromettre sa barbe et sa dignité dans des discussions dont la fin ne lui était pas connue d'avance. Aussi, lorsqu'il avait de l'humeur, se gardait-il de le montrer chez lui; dans ce cas, il allait se promener au bazar.
Ainsi, maîtresse absolue de son terrain, vénérée et crainte, entourée d'un troupeau de huit enfants, dont l'aîné, un garçon, avait une quinzaine d'années à peu près, et, faisant marcher tout cela dans un ordre, un silence et une componction louables, Zemroud-Khanoum était une excellente femme. Elle était prompte à se fâcher, prompte à s'attendrir. Sa voix devenait, dans la colère, de beaucoup la plus aiguë du quartier; mais il lui arrivait aussi d'en être la plus douce, quand elle se prenait à consoler quelqu'un. Elle était généreuse comme un Sultan, charitable comme un Prophète, et par-dessus le marché, ayant été extraordinairement jolie, il lui en restait encore quelque chose à quarante ans sonnés; elle avait beaucoup d'esprit, faisait les vers d'une manière charmante, et jouait du tàr avec une telle perfection, que son mari Aziz-Khan, lorsqu'elle daignait jouer pour lui, commençait à dodeliner de la tête pendant un quart d'heure, puis se mettait à murmurer: «Excellent! excellent! excellent!» en extase, et finissait par pleurer et se cogner la tête contre la muraille.
Quand Amynèh entra dans le salon de sa belle-sœur, elle y trouva des visites, comme le lui avait indiqué d'ailleurs la présence de deux paires de pantoufles, toutes pareilles aux siennes qui se trouvaient devant la porte. Les deux dames, assises à ce moment sur les coussins, n'étaient rien moins que Bulbul-Khanoum, madame le Rossignol, et Loulou-Khanoum, madame la Perle, l'une troisième femme du gouverneur, et l'autre seule et unique épouse du chef du clergé, le jeune et aimable Moulla-Sâdek, l'amateur le plus éclairé de pâtisseries qui se trouvât dans tout Damghân. Ces dames étaient jolies l'une et l'autre, fort élégantes et très sérieuses. Comme Zemroud-Khanoum, de son côté, n'était portée à la mélancolie que lorsqu'on l'y obligeait en la contrariant, la conversation allait bon train; on parlait modes nouvelles, ajustements, santé des enfants, singularités des époux, emportements même de ces messieurs; ce qui tient toujours une grande part dans les confidences féminines, comme étant le moyen le plus sur de faire apprécier ses mérites si recherchés, et, enfin, les médisances, les médisances, les médisances! ce sel, ce poivre, ce piment, ce nec plus ultra des délices sociaux; bref, tout ce qui peut se dire et même, et surtout, ce qui pourrait se taire, tout allait bon train, et c'étaient des éclats de rire qui ne finissaient que pour recommencer.
Trois servantes, dont deux béloutches et une négresse, vêtues de soie et de cachemire, présentaient à ce moment des kaliouns d'or émaillés et garnis de pierreries, et ces dames fumaient à cœur joie, quand la triste Amynèh entra. D'ordinaire, elle n'était pas une associée indigne de pareilles conférences; au contraire, elle y apportait une gaieté et un rire si frais, si joli, qu'on en avait fait des chansons qui se répétaient partout: Le Rire d'Amynèh. Hélas, il ne s'agissait guère du rire d'Amynèh, aujourd'hui! La pauvre petite laissa tomber son manteau et son voile, baisa la main de sa belle-sœur, qui l'embrassa tendrement sur les yeux, et s'assit, après avoir salué, comme deux amies, les dames présentes.