—Mon Dieu! ma fille, s'écria Zemroud-Khanoum, qu'as-tu donc? Les yeux rouges? As-tu pleuré par hasard? Serait-ce la faute de Kassem? En ce cas, envoie-le-moi; je le remettrai dans le droit chemin! Ah! ces hommes! ces hommes! C'est ce que nous étions justement en train de dire! Mais console-toi, console-toi! Il ne faut pas abîmer tes beaux yeux!
—Abîmer ses yeux pour un mari! dit Loulou, la femme élégante du dignitaire ecclésiastique, quelle folie! A propos, chère Amynèh, mon âme, mes yeux, peut-être pourrez-vous me raconter dans le détail ce qui est arrivé, hier, à Gulnar-Khanoum avec son mari. Il paraît qu'il y a eu une scène épouvantable!
—Je n'en savais rien, répondit bien bas Amynèh, en s'essuyant les yeux et en étouffant un soupir.
—Je connais l'histoire avec la dernière exactitude, s'écria la compagne du gouverneur, qui avait de longs yeux noirs taillés en amande, sur les cils une bonne provision de surmeth, ce qui lui donnait un éclat surnaturel. Il paraît que, dans un moment d'épanchement, Sèyd-Housseyn s'est avisé de vouloir contempler les oreilles de son épouse.
—Quelle horreur! s écrièrent tout d'une voix Zemroud et Loulou.
—Une grossièreté! poursuivit Bulbul, en levant les épaules et avec un accent de pruderie incomparable; mais, bref, il l'a voulu, et, bien que Gulnar se soit fort défendue et même fâchée, Sèyd-Housseyn a fini par lui déranger son tjargât, si bien qu'il a aperçu le bout de l'oreille droite, et à cette oreille des boucles d'or et de saphirs qu'il ne se souvient pas d'avoir données! De là grand tapage, comme vous pouvez vous l'imaginer.
—Aussi, Gulnar-Khanoum est d'une imprudence! déclama Loulou. Comment va-t-on porter de telles boucles d'oreilles, quand on n'est pas sûr de la moralité de son mari? Ce n'est jamais le mien qui se permettrait....
—Gulnar, répliqua Bulbul, se croyait à l'abri de tout, parce que, comme c'est d'usage, elle portait les autres boucles d'oreilles, celles qui étaient inoffensives, non à ses oreilles, mais attachées sur son tjargât, absolument comme nous autres.
—A propos, interrompit Loulou, puisque nous parlons de modes....
Ici on apporta de nouveau les kaliouns et le thé, et Amynèh espéra, avec raison, que les premiers étant fumés et l'autre bu, la visite allait prendre fin bientôt, et tandis que chacune des belles personnes tenait sa tasse dans la main, Loulou continuant son propos: