—Puisque nous parlons de modes, disais-je, avez-vous vu cette nouvelle forme de veste que les Arméniens ont apportée de Téhéran? Il paraît que toutes les femmes en raffolent, parce que c'est ce que les Européens mettent sous leurs habits, et ils appellent cela yiletkeh. Je m'en suis commandé trois....

—Et moi, deux seulement, répliqua Bulbul, un en drap d'or et l'autre en étoffe d'argent à fleurs rouges. C'est extrêmement commode pour les nourrissons.

L'entretien se prolongea encore quelque temps sur ce ton, puis les deux dames prirent congé, embrassèrent Zemroud et Amynèh, et se retirèrent emmenant avec elles servantes, kaliares, domestiques, non sans grand tapage, comme il convenait pour des personnes si considérables.

Alors Amynèh se trouva libre de raconter ce qu'elle avait sur le cœur. Elle le fit avec une passion extrême, et Zemroud, transportée d'indignation et de colère et en même temps de curiosité et de crainte pour un cas aussi surprenant, lui dit en prenant son manteau et son voile:

—Reste ici, ma fille, je vais aller parler à Kassem, et je te promets bien.... Enfin, reste ici, attends-moi, et, sur toutes choses, cesse de te désoler. Ce garçon est mon frère, mais je le regarde comme mon fils; c'est moi qui l'ai élevé, c'est moi qui l'ai marié. Ton père en a agi avec lui de la manière la plus généreuse, car les deux cents tomans que Kassem a donnés pour t'avoir et dont, par parenthèse, mon mari avait prêté la moitié, ton père les a employés entièrement à ton trousseau et quelque chose par dessus. Vallah! Billah! Tallah! nous allons voir de quel air maître Kassem va me répondre! Calme-toi, te dis-je, et sois sûre que tout cela ne signifie rien.

Là-dessus, Zemroud-Khanoum, armée en guerre et s'étant bien enveloppée, ne prenant avec elle ni servante, ni domestique, partit d'une telle façon, qu'on ne saurait la comparer qu'à l'éclair sillonnant un ciel d'orage et en annonçant la majestueuse horreur.

Amynèh resta assise sur le tapis dans un accablement profond, écoutant à peine la voix de l'espérance qui cherchait encore à éveiller un écho dans son cœur. Elle attendit deux heures pleines; au bout de ce temps, Zemroud revint. Elle ôta ses voiles, elle était décontenancée, pâle, et on voyait que la femme forte avait pleuré. Elle s'assit à côté d'Amynèh, lui prit la main, et, voyant que celle-ci ne prononçait pas un mot, ne levait pas les yeux et regardait fixe devant elle, elle l'attira sur son cœur, et la couvrant de baisers, lui dit:

—Nous sommes bien malheureuses!

Elles étaient bien malheureuses, en effet. Kassem avait été très doux pour sa sœur aînée, très déférent; mais il s'était montré inébranlable dans sa résolution de partir le lendemain, déclarant qu'il n'avait accordé ce retard qu'à l'amour tendre qu'il avait pour Amynèh; mais que, si on devait le tourmenter et le soumettre à des plaintes que sa propre douleur lui rendait intolérables, il partirait le soir même; et toutes les supplications, tous les raisonnements, tous les reproches de Zemroud n'avaient pu en obtenir autre chose.

—Il est ensorcelé, ma chère âme, dit Zemroud en finissant le récit de son expédition manquée, ensorcelé par ce terrible magicien. Les gens de cette sorte disposent d'un pouvoir irrésistible, et là où ils commandent, il est certain qu'il n'y a qu'à se soumettre. Kassem est au pouvoir de celui-ci. Il faut espérer, il faut croire même que c'est pour son bien; car, d'après ce qu'il m'a raconté, le derviche paraît avoir les meilleures et les plus affectueuses intentions. C'est un homme pieux et incapable de faire le mal. Moi aussi j'ai connu des magiciens; c'étaient les gens les plus vénérables du monde, des prodiges de science! Je te le répète donc, calme-toi! Il vaut mieux que ton mari fasse des choses grandes et puissantes sous la protection de l'Indien, que si, par exemple, il s'en allait à la guerre, où même la faveur du roi (que sa grandeur augmente et soit fortifiée!) ne pourrait jamais l'empêcher de recevoir un mauvais coup.