Que faire? Ce qu'il fit. Il tint bon et continua à marcher. Il allait devant lui; il avait perdu tout son entrain, toute son exaltation, toutes ses espérances et même le goût de ses espérances, et il rongeait l'amertume d'un profond et irrémédiable chagrin. A chaque pas, il sentait qu'il s'éloignait, non de son bonheur, mais de la source de sa vie; son existence était plus lourde, plus étouffée, plus pénible, plus combattue, moins précieuse, et donnait moins de désirs de la gardera celui qui la traînait. Il marchait, toutefois, le pauvre amant.

—Je ne peux pas retourner; j'ai promis, j'ai fait vœu de rejoindre l'Indien. Comment ne pas savoir ses secrets? Oh! Amynèh! mon Amynèh! ma chère, ma bien-aimée Amynèh!

C'est grand dommage que les hommes, qui ont beaucoup d'imagination et de cœur, ne soient pas mis par la destinée à ce régime de ne vouloir qu'une seule chose à la fois. Comme tout irait bien pour eux! Comme ils se donneraient libéralement, entièrement, sans réserve, sans scrupule et sans souci, à la passion unique qui les prendrait! Malheureusement, le ciel leur impose toujours plusieurs tâches. Sans doute, parce qu'ils voient plus et mieux que les autres, ils ont laissé leurs pensées entrer en bien des endroits; ils aiment ceci, ils aiment cela. Ils veulent, comme Kassem, posséder les secrets ineffables, et, comme lui, ils aiment une femme en même temps qu'ils aiment la science, et ne peuvent pas aimer avec modération, avec calme; ce qui arrangerait tout. Non! il faut, pour leur malheur, que les gens comme Kassem ne sachent rien faire à demi et demandent toujours d'eux-mêmes l'absolu en beaucoup de sens. Il leur arrive d'être, à peu près toujours, profondément malheureux par l'impuissance d'atteindre tout à la fois.

Si, au moins, il avait eu cette confiance que sa sœur Zemroud s'était efforcée d'inspirer à Amynèh: revenir dans un an, dans deux ans.... Mais, non! Il ne pouvait admettre cette consolation possible. Il savait que, une fois entre les mains du derviche indien, il pratiquerait pour toujours cette règle de conduite: la science est longue et la vie est courte. C'en était donc fait de ces images que le passé lui montrait; sa félicité était éteinte.

—Je deviendrai vieux, à la fin, se dit-il; je deviendrai vieux; j'oublierai Amynèh.

Cette idée lui fit plus de mal que tout le reste à la fois. Il aimait mieux souffrir, il aimait mieux se sentir torturé par la douleur jusqu'à la mort. Il ne voulait pas oublier! C'était se renoncer soi-même, s'anéantir et faire place à un nouveau Kassem qu'il ne connaissait pas et haïssait profondément.

Il essaya de se calmer par la pensée des belles choses qu'il allait apprendre, et des merveilles que, chaque jour, il lui serait donné de contempler et qui surpassent de beaucoup, ajoutait-il avec conviction, la magnificence des choses terrestres les plus éclatantes, et même, se dit-il tout bas, la beauté d'Amynèh.

Cette suggestion de son esprit lui fit horreur, et une voix s'éleva dans son âme, qui répliqua aigrement:

—Et la tendresse d'Amynèh, y a-t-il quelque chose aussi dans le plus haut des cieux qui la dépasse en valeur?

Kassem était donc aussi complètement malheureux qu'un homme peut l'être, aussi abattu, aussi triste. Il faisait des vœux ardents pour rencontrer le plus tôt possible le derviche; car il lui prenait de tels découragements que, par intervalles, il se laissait tomber sur la terre et s'abandonnait à sangloter.