—Quand il sera avec moi, se dit-il, je serai distrait, je penserai à ce qu'il me dira. Il me ramènera à la contemplation auguste de la vérité. Je ne serai pas heureux, mais je retrouverai du courage, car il faut que j'en aie. Mon sort est de servir aux grands desseins de mon maître, je subis mon sort.

Au fond, il n'avait plus rien au monde qui l'attachât. Tiré entre deux passions, il ne souhaitait plus, tant il souffrait, que d'obtenir un moment de repos, et d'apprendre ce que c'était que le calme et de savourer la paix. A mesure que les jours passaient, il en arrivait à ce point de ne plus même savoir ce qui pouvait le rendre heureux dans ce monde, tant il lui semblait ne rêver que des choses impossibles. Amynèh! Elle était si loin! Elle s'éloignait tous les jours! Il l'avait perdue; cette image idolâtrée était noyée dans ses larmes; il ne la voyait pas bien; à force de la regretter, de la désirer, de l'appeler, de pleurer, de ne pouvoir l'atteindre, elle lui semblait ne plus exister dans le monde où il était lui-même, ne pas avoir de réalité sur la terre; il n'osait plus croire à la possibilité de la reprendre jamais, et, quant à l'amour de la science, première, unique cause de son chagrin, il n'était pas bien sûr de le ressentir encore.

Mais, sur ce point-là, il se trompait. La curiosité poignante, dont les paroles du derviche l'avaient fait devenir l'esclave, le tenait, en réalité, plus serré qu'il ne croyait. Il ne sentait pas bien pourquoi, dans son isolement, dans son abandon, l'amour, irrité et souffrant, ne lui ménageait pas les peines, et, cependant, il aurait dû comprendre que cet amour si fort pour le torturer, n'était cependant pas absolument victorieux; car, après tout, malgré tout, Kassem, transpercé par cet aiguillon, ne rebroussait pas chemin; il marchait, mais non pas vers Amynèh; il marchait pour retrouver le derviche, et il semblait avoir au cou une chaîne qui le tirait. Cette chaîne, c'était son Kismèt, sa Part. Il s'était traîné, malgré lui, malgré ses sentiments, ses désirs, son cœur, sa passion, tout; il marchait cependant et ne pouvait s'en défendre.

Ce qui était plus étrange, c'est qu'au fond il était loin de savoir ce qu'il allait chercher, et encore moins ce qu'il prétendait obtenir. L'Indien lui avait seulement prouvé toute sa puissance et assuré qu'il avait besoin de lui. La tête excitée, son imagination subitement embrasée, faisaient, disaient le reste. Il voulait voir, il voulait servir; il entrevoyait vaguement des hauteurs et des profondeurs où planait le vertige; il voulait irrésistiblement se jeter dans les bras, au cou de ce vertige, génie gigantesque dont les regards fixés sur ceux de son âme le fascinaient, et une fois dans ce giron terrible, il ne savait pas ce qui allait lui arriver; mais il ne cherchait pas même à le pressentir. C'était, en vérité, le vertige auquel il en voulait.

Je ne sais pas si l'amour passionné peut jamais accepter qu'une autre passion soit pour lui une digne rivale; mais, s'il en est une à laquelle il soit disposé à accorder, ou du moins à laisser prendre ce titre sans s'indigner par trop, il semble que ce doit être celle-là même qui étreignait Kassem dans ses bras convulsifs. Exaltation pour exaltation, frénésie pour frénésie, celle de l'une vaut celle de l'autre; il y a, de part et d'autre, autant d'abnégation, autant de discernement, peut-être autant d'aveuglement; et si l'amour peut se vanter d'emporter au-dessus des vulgarités de la terre l'âme qu'il transporte dans les plaines azurées du désir, sa rivale, celle-là précisément qui tenait l'âme de Kassem en même temps que l'amour, a le droit de répondre d'une manière assurée qu'elle n'exerce pas un pouvoir dirigé vers des buts moins sublimes. Ainsi le malheureux amant parcourait les campagnes caillouteuses, brûlées d'un soleil inexorable, vides de tout qui ressemblait à de la végétation, ayant toujours devant ses yeux distraits des horizons dont les cercles étaient immenses et s'allongeaient sans cesse; il s'avançait, et il souffrait, et il pleurait, et il se sentait mourir, et pourtant il marchait.

Il avait beau faire du chemin, il ne parvenait pas à atteindre son maître. Depuis quinze jours déjà, il avait perdu ses traces; il avait interrogé, il interrogeait les gens; des villages, les voyageurs; personne n'avait vu l'Indien. On ne le connaissait pas. Sans doute Kassem avait pris, à un certain moment, une autre direction, ce qui n'est pas malaisé dans ces contrées où il n'existe, à proprement parler, aucune route. Mais, Kassem ne put pas s'empêcher de reconnaître, dans cette circonstance, la puissance de son Kismèt.

—Si j'avais rencontré mon maître, se disait-il avec amertume, dans les premiers jours où la douleur m'a assailli, je n'aurais sans doute pas eu la force de la lui cacher. Il m'aurait rudement repris, et je n'aurais rien gagné à cette confidence imprudente que des reproches constants, et peut-être ... quoi! peut-être?... Bien certainement une défiance qui, sans me rendre Amynèh, m'aurait sans doute tenu bien loin, pendant des années, du sanctuaire de la science dont j'aurais été déclaré indigne. Maintenant, je ne suis plus maître de moi, parce que, beaucoup plus malheureux et ayant touché le fond de mon infortune, j'y suis comme prosterné et je ne songe pas même à m'en tirer jamais! Non! je ne dirai pas un mot à l'Indien! Je ne lui montrerai pas mon secret. Il ne pourrait le comprendre! C'est une âme dure et fermée à tout ce qui n'est pas la sublimité qu'il recherche. Il est déjà Dieu; moi, hélas! hélas! que suis-je? Oh! hélas! que suis-je?

Kassem traversa bien des pays, des lieux déserts, des lieux habités; il fut ici humainement reçu, ailleurs mal; il entra dans des villes; il parcourut les rues de Hérât, et, ensuite, celles de la grande Kaboul. Mais il était à tout d'une indifférence profonde. En réalité, on ne pouvait pas dire qu'il vécût. La double exaltation qui entraînait et déchirait son être ne le laissait pas un moment tomber au niveau des intérêts communs. Il voyageait, mais il rêvait et ne voyait que ses rêves. C'était merveille qu'il touchât la terre du pied, car il n'était pas du tout sur la terre. Quand il eut atteint Kaboul, sans s'arrêter nullement, comme je viens de le dire, à visiter les singularités de cette ville fameuse qui a, comme on le sait, des maisons construites en pierres, et à plusieurs étages, il s'empressa d'en partir, et, après quelques journées, il arriva aux cavernes de Bamyân, où il était certain de trouver le derviche. En effet, en entrant dans une des grottes, après en avoir visité deux ou trois, il aperçut son maître assis sur une pierre, et traçant avec le bout de son bâton des lignes, dont les combinaisons savantes annonçaient un travail divinatoire.

Sans tourner la tête, l'Indien s'écria de la voix mélodieuse qui était si remarquable chez lui:

—Loué soit le Dieu très haut! Il a donné à ses serviteurs les moyens de n'être jamais surpris! Approche, mon fils! C'est précisément à ce moment du jour que tu devais arriver! Tu arrives, te voilà! Je loue ton zèle, dont la pureté immense m'est garantie; je loue l'élévation de tes sentiments et de ton cœur; mes calculs me les démontrent, et je n'en puis douter. De toi, je ne saurais attendre que tout bien, toute vertu, tout secours, et, cependant, je ne sais comme d'inexplicables obstacles s'élèvent devant nos travaux!