—Mets-toi là, dit l'Indien en le poussant dans le fond d'une sorte d'anfractuosité; là! là! Bien!... Tu risques moins, et maintenant, je le sais, je le sens, je vais tout savoir!
Kassem l'entendit de nouveau gémir, pousser, tirer, frapper; et, en même temps, ses cheveux se dressèrent d'horreur, car le derviche prononçait, dans une langue absolument inconnue, des formules gutturales dont la puissance était certainement irrésistible. Soudain un fracas épouvantable se fit entendre dans la grotte; Kassem sentit les pierres s'agiter, la terre vaciller sous ses pieds, les rochers glissèrent sous ses mains, la lumière entra de toutes parts; un éboulement épouvantable venait d'ouvrir la voûte; il regarda, il ne vit plus le derviche, et, à la place où ce sage et tout-puissant magicien avait dû être un instant auparavant, s'élevait un amoncellement de débris énormes que toutes les forces humaines eussent été impuissantes à soulever de leur place; mais, à l'entrée de la caverne, désormais inondée de la lumière du jour, Kassem vit Amynèh pâle, pantelante et qui lui tendait les bras. Il courut à elle, il l'embrassa, il la contempla; c'était bien elle. Elle n'avait pas eu le courage de l'attendre. Elle avait marché après lui, elle l'avait suivi; elle le retrouvait, elle le garda.
[III]
HISTOIRE DE GAMBÈR-ALY
PERSE
Il y avait, à Shyraz, un peintre appelé Mirza-Hassan, et on ajoutait Khan, non pas qu'il fût, le moins du monde, décoré d'un titre de noblesse; seulement sa famille avait jugé à propos de lui conférer le khanat dès sa naissance; c'est une précaution souvent usitée, car il est agréable de passer pour un homme distingué; et si, par hasard, le roi oubliait à perpétuité de vous accorder une qualification à tout le moins élégante, où est le mal de la prendre? Mirza-Hassan s'appelait donc Mirza-Hassan-Khan, gros comme le bras, et quand on lui parlait, on l'apostrophait toujours ainsi: «Comment vous portez-vous, Khan?» Ce qu'il recevait sans sourciller.
Malheureusement sa situation de fortune n'était pas propre à soutenir son rang. Il habitait une maison modeste, pour ne pas dire misérable, dans une des ruelles avoisinant le Bazar de l'Emir, encore debout en ce temps-là, n'ayant pas été secoué par les tremblements de terre. Cette demeure, où l'on entrait par une porte basse, percée dans un mur sans fenêtres ni lucarnes, consistait en une cour carrée de huit mètres de côté, avec un bassin d'eau au centre et un pauvre diable de palmier dans un coin. Le palmier ressemblait à un plumeau en détresse et l'eau du bassin croupissait. Deux chambres en ruines n'avaient plus de toitures; une troisième restait à moitié couverte; la quatrième tenait bon. Le peintre y avait établi son Enderoun, c'est-à-dire l'appartement de sa femme, Bibi-Djânèm (Mme Mon Cœur), et il recevait ses amis dans l'autre pièce, où l'on jouissait de l'avantage d'être moitié à l'ombre et moitié au soleil puisqu'il ne restait qu'un fragment de plafond. Du reste, Mirza-Hassan-Khan vivait en parfaite intelligence avec Bibi-Djânèm, toutes les fois que celle-ci n'était pas contrariée. Mais si, par hasard, elle avait à se plaindre d'une voisine, si on lui avait tenu au bain, où elle passait six à huit heures le mercredi, quelque propos douteux quant aux mœurs ou aux allures de son époux, alors, il faut l'avouer, les coups pleuvaient sur les oreilles du coupable. Aucune dame de Shyraz, ni même de toute la province de Fars, ne pouvait prétendre à manier cette arme dangereuse, la pantoufle, aussi adroitement que Bibi-Djânèm, passée maîtresse en ce genre d'escrime. Elle vous saisissait l'instrument terrible par la pointe, et, avec une adresse merveilleuse, assénait, de-ci de-là, le talon ferré sur la tête, sur la figure, sur les mains de son malheureux conjoint! Rien que d'y penser donne le frisson; mais encore une fois, c'était un ménage heureux; de pareilles catastrophes ne se renouvelaient guère plus souvent que deux fois par semaine, et, le reste du temps, on fumait ensemble le kalyan, on prenait du thé bien sucré dans de la porcelaine anglaise, et on chantait les chansons du Bazar en s'accompagnant avec le kémantjeh.
Mirza-Hassan-Khan se plaignait, non sans raison, de la dureté des temps qui, le plus souvent, l'obligeait à tenir engagée la majeure partie de ses effets 'et quelquefois ceux de sa femme. Mais, à moins de se résigner à cet ennui, il n'aurait jamais fallu songer à se régaler de confitures, de pâtisseries, de vin de Shyraz et de raki, ce qui n'était pas probable. On se résignait donc. On empruntait à ses amis, aux marchands, aux Juifs, et comme c'était une opération toujours difficile, attendu que le Khan jouissait d'un faible crédit, on livrait des habits, des tapis, des coffres, ce qu'on avait. Lorsque le bonheur venait à sourire et laissait tomber quelque pièce de monnaie dans les mains du ménage, on appliquait un système financier très sage: on s'amusait avec un tiers de l'argent; avec l'autre, on spéculait; avec le troisième, on dégageait quelque objet regretté ou bien on amortissait la dette publique. Cette dernière combinaison était rare.
Il ne faut pas chercher loin les causes d'une situation si triste: des gens moroses et inquiets prétendaient les trouver dans le désordre et l'imprévoyance chronique des époux. Pure calomnie! L'unique raison, c'était l'indifférence coupable des contemporains pour les gens de naissance et de talent. L'art était dans le marasme, il faut tout dire, et ce marasme tombait droit sur Mirza-Hassan-Khan et sa femme Bibi-Djânèm. Les kalemdans ou encriers peints se vendaient mal; les coffrets étaient peu demandés; des concurrents déloyaux et sans le moindre mérite fabriquaient des dessous de miroirs dont ils auraient dû rougir, et n'avaient pas plus de honte de les abandonner à vil prix; enfin les reliures de livres passaient de mode. Le peintre, quand il arrêtait sa pensée sur ce déplorable sujet, débordait en paroles amères. Il se considérait comme la dernière et la plus pure gloire de l'école de Shyraz, dont les principes hardiment coloristes lui semblaient supérieurs aux élégantes manières des artistes Ispahanys, et il ne se lassait pas de le proclamer. Personne, à son gré, ne l'égalait ... comment! ne l'égalait, ne l'approchait dans la représentation vivante des oiseaux; on eût pu cueillir ses iris et ses roses, manger ses noisettes, et quand il se mêlait de représenter des figures, il se surpassait lui-même! Sans aucun doute, si ce fameux Européen qui a composé autrefois une image d'Hezrêt-è-Mériêm (Son Altesse la Vierge Marie), tenant sur ses genoux le prophète Issa dans sa petite enfance (la bénédiction de Dieu soit sur lui et le salut!), avait pu contempler la manière dont il le copiait, comme il rendait le nez d'Hezrêt-è-Mériêm et la jambe du bambin, et, surtout, surtout le dossier de la chaise, ce fameux Européen, dis-je, se serait jeté aux pieds de Mirza-Hassan-Khan et lui aurait dit: «Quel chien suis-je donc pour baiser la poussière de tes souliers?»