Cette opinion, sans doute juste, que Mirza-Hassan-Khan avait de sa valeur personnelle ne lui appartenait pas exclusivement, circonstance bien flatteuse et qu'il aimait à relever. Si les gens grossiers, les marchands, les artisans, les chalands de rencontre lui payaient mal ses ouvrages et l'insultaient en en discutant le prix, il était dédommagé par les suffrages des hommes éclairés et dignes de respect. Son Altesse Royale le prince gouverneur l'honorait de temps en temps d'une commande; le chef de la religion, lui-même, l'Imam-Djumè de Shyraz, ce vénérable pontife, ce saint, ce majestueux, cet auguste personnage, et le Vizir du prince et encore le chef des Coureurs, ne consentaient pas à recevoir dans leurs nobles poches un encrier qui ne fût pas de sa fabrique. Se pourrait-il concevoir rien de plus propre à donner une idée exacte de l'habileté, du génie même déployé par ce peintre hors ligne qui avait le bonheur de s'appeler Mirza-Hassan-Khan! C'était pourtant dommage; tant d'illustres protecteurs de l'art croyaient faire assez pour leur grand homme en acceptant ses œuvres, et oubliaient toujours de le payer, et il était assez simple pour ne pas le leur rappeler. Il se contentait d'en gémir et de parer de son mieux les coups de pantoufle arrivant à chaque déconvenue de ce genre, car Bibi-Djânèm ne manquait pas d'attribuer tout ce qui, au monde, se produisait de fâcheux, à la bêtise, à l'ineptie ou à la légèreté de son cher époux.
Ce couple avait un fils, déjà assez grand, et qui promettait de devenir un fort joli garçon. Sa mère en raffolait; elle l'avait appelé Gambèr-Aly. Mirza-Hassan-Khan avait proposé de le doter de son titre, devenu héréditaire, mais Bibi-Djânèm s'y était opposée avec force, et parlant avec son mari comme elle en avait l'habitude:
—Nigaud! lui avait-elle dit, laisse-moi en repos et ne me fatigue pas les oreilles de tes sottises! N'es-tu pas le fils, le propre fils de Djafèr, le marmiton, et existe-t-il quelqu'un qui l'ignore? D'ailleurs à quoi t'a-t-il servi de t'intituler comme tu fais? On se moque de toi et tu n'en gagnes pas plus d'argent! Non! mon fils n'a pas besoin de ces absurdités! Il a de meilleurs moyens de faire fortune. Quand j'étais grosse de lui, j'ai accompli à son intention un pèlerinage à l'Imam-Zadèh-Kassèm, et cette dévotion ne manque jamais son effet; quand il est né, je m'étais pourvue à l'avance d'un astrologue ... moi, entends-tu, et non pas toi, mauvais père! car tu ne songes jamais à rien d'utile! je m'étais précautionnée, dis-je, d'un astrologue excellent: je lui ai donné deux sahabgrans (trois francs). Il m'a bien promis que Gambèr-Aly, s'il plaît à Dieu, deviendrait premier ministre! Il le deviendra, j'en suis certaine, car aussitôt j'ai cousu à son cou un petit sac contenant des grains bleus pour lui porter bonheur, et des grains rouges pour lui donner du courage; je lui ai mis aux deux bras des boîtes à talismans où sont renfermés des versets du livre de Dieu qui le préserveront de tous malheurs. Inshallah! inshallah! inshallah!
—Inshallah! avait répondu Mirza-Hassan d'une voix profonde et avec docilité.
Et voilà comme Gambèr-Aly fut lancé dans l'existence par les soins d'une mère prudente. Pourvu, comme il l'était, de toutes les sauvegardes nécessaires, la raison voulait qu'on lui accordât une honnête liberté. Il put donc, à son gré, jusqu'à l'âge de sept ans, se promener tout nu, dans son quartier, avec ses jeunes compagnons et ses jeunes compagnes. Il devint de bonne heure la terreur des épiciers et des marchands de comestibles, dont il savait à merveille détourner les dattes, les concombres et quelquefois même les brochettes de viande rôtie. Quand on l'attrapait, on l'injuriait, ce qui lui était parfaitement égal, et quelquefois on le battait, mais pas souvent, parce qu'on craignait sa mère. Elle était, en ces occasions, comme une lionne et plus terrible encore. A peine le petit Gambèr-Aly se réfugiait-il auprès d'elle, noyé dans ses larmes, en se frottant d'une main les parties offensées par l'irascible marchand et s'essuyant de l'autre les yeux et le nez, à peine la matrone avait-elle réussi à saisir, a travers les sanglots et les cris, le nom du coupable, qu'elle ne perdait pas une minute; elle ajustait son voile et se précipitait hors de sa porte, comme une trombe, secouant les bras en l'air et poussant ce cri:
—Musulmanes! on égorge nos enfants!
A cet appel, cinq à six commères qui, mues par un esprit belliqueux, étaient accoutumées à lui servir d'auxiliaires dans les expéditions de cette sorte, accouraient du fond de leurs demeures et la suivaient en hurlant et en gesticulant comme elle; en route, on se recrutait, on arrivait en force devant la boutique du coupable. Le scélérat voulait s'expliquer, on ne l'écoutait pas, on faisait main basse sur tout. Les désœuvrés du bazar s'empressaient de se mêler à l'action; les gens de la police se jetaient dans la bagarre et cherchaient vainement à rétablir l'ordre à coups de pieds et de gaules. Ce qui pouvait arriver de plus heureux au marchand, c'était de ne pas être mis en prison; car, une amende, il finissait toujours par la payer, s'étant permis de troubler la paix publique.
Insensiblement, Gambèr-Aly arriva à ce jour solennel où sa mère, interrompant ses ébats, lui passa un shalwàr ou pantalon, lui mit un koulidjêh ou tunique, une ceinture et un bonnet, et l'envoya à l'école. Il faut bien que tout le monde passe par là; Gambèr-Aly le savait et se résigna. D'abord, il fréquenta l'établissement d'instruction de Moulla-Salèh, dont la boutique était située entre celle d'un boucher et celle d'un tailleur. Une quinzaine d'élèves, filles et garçons, se tenaient là, pressés avec le maître comme des oranges dans un panier, car l'espace était à peine de quelques pieds. On apprenait à lire et à réciter des prières, et, du matin au soir, les environs étaient ahuris par la psalmodie de la bande étudiante. Gambèr-Aly ne resta pas longtemps chez Moulla-Salèh, parce que cet illustre professeur ayant été conducteur de mulets de caravane, avant de se consacrer à l'enseignement public, avait la mauvaise habitude de taper très fort sur ses élèves, quand ils se laissaient aller à des espiègleries à l'égard des passants, au lieu de donner toute leur attention à ses doctes avis. Gambèr-Aly se plaignit à sa mère, qui fit une irruption chez le professeur, lui jeta à la tête les trois sous qu'elle lui devait pour le mois échu et lui déclara net qu'il ne verrait plus son fils.
Au sortir de cette école, le petit bonhomme passa sur l'établi de Moulla-Iousèf, où il étudia six mois; après ce temps, l'école ferma, attendu que le maître se fit droguiste et abandonna le turban blanc de la science pour le bonnet de peau de la vie civile. Le troisième instituteur de Gambèr-Aly fut un ancien mousquetaire d'un ancien gouverneur dont la tradition ne savait plus qu'un trait, c'était d'avoir eu le cou coupé. Moulla-Iousèf, quand il parlait de ce patron, assurait d'un air convaincu que le juge n'avait pas prévariqué. Pour lui, il était doux, aimait les enfants, ne les battait pas, vantait leurs progrès et recevait, outre son salaire régulier, beaucoup de petits cadeaux des mères, enchantées de ses façons d'être; sa maison voyait affluer les gâteaux au miel, les pâtisseries en farine crue pétrie dans la graisse de mouton et saupoudrées de sucre, sans compter les fruits confits et le raki.
A seize ans, Gambèr-Aly avait terminé son éducation. Il lisait, écrivait, calculait; il connaissait par cœur toutes les prières légales, pouvait même chanter les ménadjâts, savait un peu d'arabe, récitait d'une voix très agréable quelques poésies lyriques et des fragments d'épopée, et aimait sincèrement ses parents. Il éprouvait une envie folle de courir les aventures et de s'amuser à tout prix, sauf au prix de sa peau, car il était extrêmement poltron.