De la grande cour, Assad-Oullah, suivi de sa recrue, ébloui par tant de magnificence, pénétra dans un autre enclos, un peu moins vaste, dont le milieu était occupé par un bassin carré rempli d'eau; les ondes se teignaient agréablement des reflets azurés du revêtement, formé par de grandes tuiles émaillées d'un bleu admirable. Sur les marges de ce bassin, s'élevaient d'immenses platanes, dont les troncs disparaissaient sous les enlacements touffus et plantureux de rosiers gigantesques couverts de fleurs fraîches et multipliées. En face de l'entrée basse et étroite par où les deux amis avaient pénétré, une salle très haute, qu'un Européen aurait prise pour la scène d'un théâtre, car elle était absolument ouverte par-devant et reposait sur deux minces colonnes peintes et dorées, montrait, pareil à une toile de fond et à des portants de coulisses, le plus attrayant, le plus séduisant mélange de peintures, de dorures et de glaces. De riches tapis couvraient le sol élevé, à six pieds environ au-dessus du niveau de la cour, et, là, appuyé sur des coussins, Son Altesse le Prince-Gouverneur, lui-même, daignait déjeuner d'un énorme plat de pilau et d'une douzaine de mets contenus dans des porcelaines, entouré de plusieurs seigneurs d'une belle mine et de ses principaux domestiques.

Des trois côtés de la cour que n'occupait pas le salon, deux étaient en décombres, le troisième présentait une rangée de chambres assez habitables.

Gambèr-Aly se sentit très intimidé de se trouver, en propre personne, dans un lieu si auguste, et, en même temps, il se trouva grand comme le monde, rien que pour avoir eu l'heureuse fortune d'y pénétrer. Désormais, il lui sembla qu'il n'avait plus d'égaux sur cette terre, puisqu'il appartenait à un parangon d'autorité qui, sans que personne y trouvât à redire, pouvait le faire mettre en tout petits morceaux. Avant d'être entré dans cette royale demeure, il était parfaitement libre de sa personne, et jamais le Prince-Gouverneur, ignorant son existence, n'eût pu aller le chercher. Désormais, devenu «nooukèr», domestique, il faisait partie de la classe heureuse qui comprend le dernier marmiton et le premier ministre, et il pouvait avoir la joie d'entendre le Prince s'écrier, avant un quart d'heure: «Qu'on mette Gambèr-Aly sous le bâton!» Ce qui signifierait évidemment que Gambèr-Aly n'était pas le premier venu, comme son triste père, puisque le Prince voulait bien condescendre à s'occuper de lui.

Pendant qu'il s'abandonnait à ces réflexions présomptueuses, Assad-Oullah lui dit en le poussant du coude:

—Voila le Ferrash-Bachi! N'ayez pas peur, mon enfant!

La recommandation n'était pas de trop. Le chef des étendeurs de tapis du Prince-Gouverneur de Shyraz possédait une mine assez rébarbative; la moitié de son nez était mangée par la maladie qu'on nomme le bouton; ses moustaches noires, pointues, s'étendaient à un demi-pied à droite et à gauche de ce nez en ruines; ses yeux brillaient sombres sous d'épais sourcils, et sa démarche paraissait imposante. Il se drapait dans une magnifique robe de laine du Kerman, portait un djubbèh ou manteau de drap russe richement galonné, et la peau d'agneau de son bonnet était si fine que, à la voir seulement, on pouvait en calculer le prix à huit tomans pour le moins, ce qui, d'après les calculs de l'Occident, ne faisait pas loin d'une centaine de francs.

Ce majestueux dignitaire s'avança d'un air composé vers le pishkhedmèt, qui le salua en mettant sa main sur son cœur; mais Gambèr-Aly ne se permit pas une pareille familiarité; il fit glisser ses mains contre ses jambes depuis le haut de la cuisse jusqu'au-dessous du genou, et, s'étant ainsi incliné, autant que la chose était possible, sans donner du nez en terre, il se redressa, cacha ses doigts dans sa ceinture, et attendit modestement et les yeux baissés qu'on lui fit l'honneur de lui adresser la parole.

Le Ferrash-Bachi passa la main sur sa barbe d'un air approbateur, et, par un coup d'œil gracieux, avertit Assad-Oullah de sa satisfaction. Celui-ci s'empressa de dire:

—Le jeune homme a du mérite, il est rempli d'honnêteté et de discrétion; je puis le jurer sur la tête de Votre Excellence. Je sais qu'il recherche les gens convenables et fuit la mauvaise compagnie! Votre Excellence le couvrira, certainement, de son inépuisable bonté. Il fera tout au monde pour la satisfaire et nous en sommes expressément convenus.

—C'est au mieux, répondit le Ferrash-Bachi, mais avant de conclure, j'ai une question à adresser en particulier à ce digne jeune homme.