Il prit Gambèr-Aly à part et lui dit:

—Le seigneur Assad-Oullah se conduit avec vous comme un père. Mais, avouez-le-moi, combien lui avez-vous offert?

—Que votre bonté ne diminue pas! dit ingénument Gambèr-Aly; je ne me permettrais pas d'offrir un cadeau à n'importe qui, alors que ma misérable fortune m'oblige à attendre, en comptant les jours, jusqu'à ce que j'aie pu présenter mes respects à Votre Excellence.

—Mais, au moins, tu lui as promis quelque chose? reprit le Ferrash-Bachi en souriant. Combien lui as-tu promis?

—Par votre tête, par celle de vos enfants! s'écria Gambèr-Aly, je ne me suis avancé en aucune manière, me réservant de prendre vos ordres à ce sujet.

—Tu as bien fait. Agis toujours aussi discrètement et tu t'en trouveras mieux. Voici le conseil désintéressé que je te donne. Pour ce qui est de moi, ne te gêne pas. Je suis trop heureux de pouvoir te servir. Mais comme tu débutes dans le monde, il te faut apprendre à rendre à chacun selon son rang, sans quoi les étoiles elles-mêmes ne pourraient pas fonctionner dans le ciel, et l'univers entier serait la proie du désordre. Tu sais qu'un pishkhedmèt n'est pas un ferrash-bachi; dès lors, tu ne peux légitimement donner au premier que la moitié juste de ce que tu destines au second, et afin de te préciser les choses, remets à Assad-Oullah-Bey, aussitôt que tu le pourras, cinq tomans et quatre pains de sucre, pas davantage! Tu vois que je tiens aménager tes petits intérêts!

Là-dessus, le Ferrash-Bachi donna une légère tape d'amitié sur la joue de Gambèr-Aly, et, après lui avoir notifié qu'il faisait désormais partie des hommes du Prince, il se retira, se rendant où son devoir l'appelait. Le nouveau serviteur des grands ne put s'empêcher d'éprouver quelque souci de sa situation. Le Lion de Dieu ne lui avait indiqué que le tiers de ce qu'il aurait à débourser; au lieu de cinq tomans et quatre pains de sucre, il se trouvait engagé pour quinze tomans et douze pains de sucre. Ce n'était pas la même chose. Mais il s'étourdit sur ces misères, remercia avec effusion son protecteur, baisa le bas de sa robe, et, comme il en avait désormais le droit, se mit à errer de côté et d'autre dans les cours du palais, accostant ses camarades, dont il connaissait déjà quelques-uns pour les avoir rencontrés chez les gens rangés qu'il fréquentait d'ordinaire, et liant conversation avec les autres. Il fut tout de suite, apprécié et on lui témoigna des amitiés incroyables. Le thé du Prince lui parut bon, et il put même faire passer, sans qu'on y prit trop garde, un certain nombre de morceaux de sucre dans ses poches. Ensuite on joua à toutes sortes de jeux inoffensifs, et, comme Gambèr-Aly n'y était pas novice, il retira de cette opération, conduite avec art, une douzaine de sahabgrans (une quinzaine de francs) et l'estime générale. Bref, il parut à chacun ce qu'il était en réalité, un fort joli garçon au physique et au moral.

Quand il rentra le soir chez lui, sa mère s'empressa de l'interroger.

—Je suis accablé de fatigue, répondit-il d'un air nonchalant. Le Prince a tenu absolument à me faire dîner avec lui. Nous avons eu les cartes toute la journée, et, par discrétion, je n'ai voulu lui gagner que le peu de monnaie que voici. Une autre fois, quand je serai tout à fait ancré dans ses bonnes grâces, je ne le traiterai pas si bien. Nous sommes convenus que, pour ne pas donner d'ombrage aux jaloux, je feindrais, pendant quelque temps, de faire partie de ses ferrashs, ensuite je deviendrai vizir. En attendant, je n'aurai rien à faire que m'amuser tout le jour. Nous partons sous peu pour Téhéran, et Son Altesse a l'intention de me recommander au Roi.

Bibi-Djânèm serra son adorable fils dans ses bras. Lui trouvant un peu d'agitation, elle lui promit, pour le lendemain matin, un bol considérable d'infusion de feuilles de saule, préservatif merveilleux contre la fièvre, et, comme Mirza-Hassan-Khan avait rapporté à la maison dix sahabgrans, produit de la vente de deux encriers, elle préparait des pâtisseries feuilletées et un plat de kouftehs, boulettes de hachis, frites dans des feuilles de vignes, dont la perfection lui avait toujours valu une gloire incontestée. On mangea et on but, et la moitié de la nuit se passa au sein d'une joie parfaite.