Au matin, Gambèr-Aly, ayant pris son élixir et reçu pour recommandation maternelle de ne se laisser attraper par personne, alla reprendre ses fonctions au Palais.
C'est une chose admirable que la vérité! Elle se glisse partout, au travers du mensonge, sans que les hommes puissent savoir comment. Le prochain départ du Prince-Gouverneur pour la capitale, annoncé par le jeune ferrash, qui n'avait sur ce point que les indices fournis par la fougue de son imagination, se trouva être parfaitement exact, et Gambèr-Aly fut tout étonné quand ses camarades lui annoncèrent qu'on s'en allait sous huit jours, attendu que le prince était rappelé et même remplacé, preuve nouvelle de la sagesse bien connue du gouvernement.
On ne s'amuse pas, dans ces pays-là, à compter minutieusement avec les mandataires du pouvoir. On les nomme, on les envoie; ils recueillent le produit des impôts; ils en gardent la plus grande partie pour eux, sous le prétexte que les récoltes ont été mauvaises, que le commerce ne va pas, que les travaux publics absorbent les ressources. On ne leur cherche pas de mauvaises chicanes et on reçoit pour bon ce qu'ils disent. Puis, au bout de quatre ou cinq ans, on les destitue; on les fait venir; on leur demanda ce qu'ils préfèrent, ou rendre des comptes ou payer une somme d'argent indiquée. Ils choisissent toujours le second terme de la proposition, parce qu'il leur serait difficile de présenter des pièces en règle. On leur enlève ainsi la moitié ou les deux tiers de ce qu'ils ont amassé, et avec ce qui leur reste, ils font des cadeaux au Roi, aux ministres, aux dames du harem, aux gens influents, et, à bon prix, on leur confère un autre gouvernement qu'ils vont administrer, sans changer de système, pour arriver à la même conclusion. C'est une méthode dont il n'est pas besoin de faire ressortir les mérites; l'avantage en saute aux yeux. Les peuples sont charmés de voir leurs gouverneurs rendre gorge: les gouverneurs passent leur vie à s'enrichir, et, finalement, ils meurent pauvres, sans jamais s'être doutés que telle devait être leur fin inévitable. Quant au pouvoir suprême, il s'épargne les soucis de la surveillance et une taquinerie de mauvais goût envers ses agents.
Son Altesse le Prince ayant exploité la province dont Shyraz est la capitale pendant une durée de temps suffisante, on le priait de venir raconter ses affaires aux colonnes de l'Empire, c'est-à-dire aux chefs de l'État; tout marchait ainsi, suivant la règle; mais, comme de coutume, et parce que rien n'est parfait en ce monde, c'était un dur moment à passer pour le disgracié. Une savait pas au juste dans quelle mesure on allait le rançonner.
Le matin, de bonne heure, et même avant le jour, son intendant avait pris la fuite, emportant quelques menus souvenirs de valeur. Le Ferrash-Bachi était sombre. Il se défiait de sa situation qui, difficilement, pouvait continuer à être aussi lucrative que par le passé. Les pishkhedmèts se communiquaient tout bas bien des réflexions; les gens de l'écurie, les ferrashs, les soldats, les kavédjys, n'ayant rien à perdre, étaient au comble du bonheur de changer de place. De moment en moment, un objet ou l'autre disparaissait et se serait retrouvé à un mois de là dans une boutique quelconque du Bazar. Quant au peuple de Shyraz, lorsqu'il apprit la nouvelle, il s'abandonna à une joie pareille à un délire. Partout on éleva au ciel la justice, la générosité et la bonté du Roi; on le compara à Noushirwan, un ancien monarque auquel on prête des vertus que, de son temps, sans doute, on prêtait à quelqu'autre, et ce fut une explosion de chansons, toutes plus malveillantes et plus audacieusement calomniatrices les unes que les autres, sur toute l'étendue des bazars de la ville. Rien n'égale l'ingratitude du peuple.
Le Ferrash-Bachi prit à part Gambèr-Aly:
—Mon enfant, lui dit-il, tu vois que je suis fort occupé; il me faut mettre les tentes en bon état pour le voyage, avoir soin que les mulets soient ferrés et que, enfin, rien ne manque. Je n'ai donc pas le temps de m'occuper de mes propres intérêts. Tiens, voilà un billet de huit tomans qui m'a été souscrit par un des écrivains de l'arsenal, Mirza-Gaffar, lequel demeure sur la place Verte, à gauche, à côté de la mare. Va trouver mon débiteur; dis-lui que je ne peux pas attendre davantage, parce que je ne sais quand je reviendrai, et que je pars la semaine prochaine. Termine cette petite affaire à ma satisfaction, et tu n'auras pas lieu d'en être fâché.
Là-dessus, il cligna de l'œil d'une manière hautement significative. Gambèr-Aly, enchanté, lui promit de réussir et s'en alla rapidement où son supérieur l'envoyait. Il n'eut aucune peine à découvrir la maison de Mirza-Gaffar, et, s'étant approché, il frappa rudement à la porte. Il avait mis son bonnet de travers et s'était armé de son air le plus délibéré.
Au bout d'une minute, on vint lui ouvrir; il se trouva en présence d'un petit vieillard qui portait, sur un nez crochu, une immense paire de lunettes.
—Le salut soit sur vous! dit brusquement Gambèr-Aly.