—Je n'ai plus rien! hurla Gambèr-Aly, et, par un hasard qui ne s'est pas renouvelé souvent, il disait vrai. Ses derniers sous avaient été perdus le matin au jeu.
—Eh bien! en ce cas, repartit son terrible dompteur, va te faire saigner comme un mouton par les parents de Kérym!
Il secoua vigoureusement sa victime et la jeta dans la cour; puis, rentrant dans l'écurie, il ferma la porte. Gambèr-Aly, au comble de l'épouvante, se crut, d'abord, au milieu de ses ennemis; la lune éclairait, brillante; le ciel était d'une limpidité magnifique, les terrasses de la ville recevaient ses rayons, les arbres se balançaient avec mollesse, les étoiles étaient suspendues, pareilles à des lampes, dans une atmosphère dont l'infini se poursuivait au-dessus d'elles. Mais Gambèr-Aly ne se sentait aucune disposition à s'exalter devant les beautés de la nature. Il s'aperçut seulement que le silence était profond; les palefreniers dormaient çà et là dans leurs couvertures; l'excès de la terreur donna au fils de Bibi-Djânèm une inspiration subite et une espèce de courage. Sans plus consulter, il courut à l'entrée de la cour et la franchit, il parcourut les rues rapidement, tourna à gauche et se trouva contre les murailles de la ville. Il ne lui fut pas difficile d'y découvrir un trou; il se laissa dévaler dans le fossé, et, remontant la contrescarpe, il partit grand train à travers le désert. Les chacals piaulaient, mais il ne s'en souciait pas. Une ou deux hyènes lui montrèrent leurs yeux phosphorescents et s'enfuirent devant lui. Les gens d'imagination forte n'ont jamais qu'une seule sensation à la fois. Gambèr-Aly avait trop peur des parents de Kérym pour redouter autre chose. Il courut ainsi sans s'arrêter, sans prendre haleine, pendant trois heures, et le jour pointait, quand il entra dans le bourg de Shah-Abdoulazym. Il ne s'amusa pas à en regarder les maisons; mais, précipitant encore sa fuite, il arriva devant la mosquée au moment où le jour naissait; il ouvrit brusquement la porte, se précipita sur le tombeau du Saint, et, comme il se sentit sauvé, il s'évanouit tranquillement.
Abdoulazym était, en son temps, un très pieux personnage, agnat ou cognât de Leurs Altesses Hassan et Houssein, fils de Son Altesse le cousin du Prophète, que le salut soit sur lui et la bénédiction! Les mérites d'Abdoulazym sont immenses; mais, en ce moment, Gambèr-Aly n'en appréciait qu'un seul, c'est que la mosquée, au dôme doré, bâtie sur le tombeau du Saint, est, de tous les asiles, le plus inviolable. De sorte que, une fois arrivé là, Gambèr-Aly se voyait aussi en sûreté qu'il l'avait été quelque dix-huit ans en deçà sous le sein précieux de Bibi-Djânèm. Quand il se fut assez rafraichi dans l'état de syncope, il revint à lui et s'assit au pied du tombeau. Il n'était pas seul; un homme à figure sale et terreuse se tenait à son côté.
—Calmez-vous, mon garçon, lui dit ce bonhomme. Quels que soient vos persécuteurs, vous êtes ici en parfaite sécurité, et autant que moi-même.
—Que votre bonté ne diminue pas! repartit Gambèr-Aly. Oserais-je vous demander votre noble nom?
—Je m'appelle Moussa-Riza, répliqua l'étranger d'un air assuré: je suis Européen et même Français, et on me nomme, parmi mes compatriotes, M. Brichard. Mais j'ai embrassé l'islamisme, par la grâce de Dieu, pour arranger quelques petites affaires que j'avais en souffrance, et le ministre de ma nation a l'indignité de vouloir me faire sortir de Perse. Je reste donc ici, afin de ne pas tomber dans ses mains, et je fais des miracles pour prouver la grandeur de notre auguste religion.
—Que la bénédiction soit sur vous! dit Gambèr-Aly dévotement; mais il prit peur de cet Européen défroqué et se résolut à le surveiller exactement. La visite du préposé à la mosquée, qui eut lieu dans la matinée, lui fut plus agréable; on lui donna à manger, on lui promit pour tous les jours un bon ordinaire fondé sur les dotations du lieu, et on lui garantit que personne ne s'aviserait de le tourmenter dans le sanctuaire vénérable où il avait eu le bonheur de se retirer. On voulut même lui persuader de ne pas se confiner à l'intérieur de la mosquée; il pouvait, sans crainte, vaguer à son aise dans les cours, fût-ce à la barbe du chef de police; mais il n'entendit pas de cette oreille. En vain les réfugiés, assez nombreux habitants de cette partie plus vaste du territoire consacré et faisant leur ménage dans tous les coins, lui offrirent l'attrait d'une conversation aimable et enjouée, et mille occasions de dresser quelque petit commerce; il avait trop peur, il ne voulut jamais s'éloigner du saint tombeau. Il leur était aisé, à ces autres, de se confier à une protection modérée! Qu'avaient-ils fait, après tout? Volé quelque marchand? Escroqué leur maître? Fâché un employé subalterne? Il était clair que, pour de pareilles peccadilles, on n'irait pas enfreindre les prérogatives de la mosquée et s'attirer l'indignation du clergé et de la populace; mais lui! c'était bien une autre affaire! Il avait eu le malheur de tomber sur cet imbécile de Kérym, qui s'était laissé mourir bêtement. Il avait du sang sur lui, de plus, l'inimitié de ce scélérat de Ferrash-Bachi le poursuivait. Ce n'était pas trop que du tombeau, que des cendres du saint imam pour le garantir; encore l'Imam aurait-il dû ressusciter et venir lui-même. Il s'obstina donc à tenir compagnie à Moussa-Riza. Ces deux braves vivaient dans des alertes perpétuelles. Toute figure nouvelle apparaissant dans la mosquée leur représentait un espion; Gambèr-Aly croyait reconnaître dans chacun un émissaire de la maison du prince, et son associé un des hommes de son ministre. Deux existences déplorables! Les malheureux maigrissaient à vue d'œil, quand, un matin, il se fit un grand mouvement, et ils se crurent perdus: les gardiens leur apprirent que le Roi avait annoncé son intention de faire ses dévotions, le jour même, à Shah-Abdoulazym. En conséquence, on nettoyait un peu, on époussetait légèrement et on étendait des tapis. La population du bourg était en l'air. Moussa-Riza communiqua à son camarade une idée fort juste: c'était de prendre garde d'être enlevés par leurs persécuteurs à la faveur du tumulte qui, certainement, accompagnerait l'entrée, le séjour et la sortie de Sa Très Haute Présence le Roi des Rois. Le fils de Bibi-Djânèm trouva cette observation raisonnable, et, à dater du moment où elle s'empara de son esprit, il se colla tout vif contre la pierre du tombeau et n'en sépara ses épaules que pour y rapporter sa poitrine. Sur ces entrefaites, le tapage devint épouvantable au dehors. Le bruit des petits canons montés à dos de chameau retentit de toutes parts. On entendit naître au loin, puis croître, puis éclater les hautbois et les tambourins, composant la musique de cette artillerie, appelée zambourèk; une foule de ferrashs royaux et de coureurs en tuniques rouges et en grands et hauts chapeaux ornés de pailleteries, se précipita dans la mosquée. A leur suite entrèrent, d'un pas moins pressé, les ghoulâms ou cavaliers nobles, décorés de chaînes d'argent, le fusil sur l'épaule, et les domestiques supérieurs, et les aides de camp, et les seigneurs de l'Intimité, les mogerrèbs-oul-hezrèt, ceux qui approchent la Présence, et les mogerrèbs-oul-khaghân, ceux qui approchent du Souverain, et, enfin le Souverain lui-même, Nasr-Eddin Shah, le Kadjâr, fils de Sultan, petit-fils de Sultan apparut, et s'approcha du reliquaire. On étendit un tapis de prière sous ses pieds augustes, et le maître de l'État commença à exécuter un certain nombre de rikâats, d'inclinations et de génuflexions, accompagnées d'oraisons jaculatoires, telles que sa piété, la situation de ses affaires personnelles et la disposition du moment les lui suggéraient.
Mais, au milieu du tapage, qui ne se ralentissait pas, si absorbé que fut le prince par ses exercices de dévotion, il n'était pas possible qu'il n'aperçût les deux faces blêmes remparées sous la protection du Saint, à l'intervention duquel lui-même avait recours. Le premier, Moussa-Riza, il le connaissait et ne se mêlait pas de son affaire; le second lui était tout à fait nouveau; sa jolie figure, sa pâleur, sa détresse évidente, sa jeunesse l'intéressèrent, et, quand il eut terminé, à son gré, ses prières, il demanda au gardien de la mosquée quel était cet homme et pour quelle cause il se tenait ainsi contre le tombeau de l'Imam.
Le gardien de la mosquée, de sa nature très pitoyable, exposa au Roi l'aventure de Gambèr-Aly de la façon la plus propre à exciter sa commisération. Il y réussit sans peine, et la Haute Présence dit au pauvre diable: