—Allons, au nom de Dieu! lève-toi et pars! Il ne te sera rien fait!

C'en était assez, sans doute, et Gambèr-Aly aurait dû comprendre que, sous l'ombre de la protection souveraine, si miraculeusement étendue sur lui, il ne devait conserver désormais aucune appréhension. Mais il ne vit pas la lumière où elle était. Son esprit fut tellement troublé qu'il supposa les choses les plus absurdes. Il s'imagina que le Roi ne lui parlait ainsi que pour le faire sortir de l'asile, et que l'ordre était donné aux ghoulâms de l'égorger à la porte de la mosquée. Pourquoi, comment se persuada-t-il que son maître, lui-même, condescendrait à se faire le complice des parents de Kérym? C'était une de ces folies qui naissent dans un cerveau malade. Au lieu de se jeter aux pieds de son sauveur, de le remercier, de le combler de bénédictions, ce qui lui aurait, par-dessus le marché, valu quelque généreuse aumône, il se mit à pousser des cris affreux, à invoquer le Prophète et tous les saints, et à déclarer qu'on pouvait le massacrer où l'on voulait, sur la place même, mais qu'il ne sortirait pas.

Le Roi eut la bonté de raisonner avec lui. Il chercha à le rassurer, lui répéta à plusieurs reprises qu'il n'avait, en vérité, rien à craindre de personne, et que, désormais, sa vie était sauve, il ne parvint pas à le persuader; et alors, naturellement, la Haute Présence s'impatienta, laissa tomber sur Gambèr-Aly un regard terrible et lui dit rudement:

—Meurs donc, fils de chien, puisque tu le veux!

Et, là-dessus, la Haute Présence s'en alla, et sa suite quitta l'église. Aussitôt, sans perdre de temps, Gambèr-Aly, certain que son dernier moment approchait et usant de ses ressources suprêmes, défit la pièce d'étoffe qui lui servait de ceinture, la déchira en plusieurs bandes, en fit une corde, attacha un bout de cette corde autour de son corps, et l'autre autour du tombeau, afin de pouvoir prolonger la résistance, lorsque les exécuteurs allaient venir. Il eut peur aussi, car de quoi n'avait-il pas peur? que, pour l'enlever avec plus de facilité et sans scandale, l'on ne mêlât quelque narcotique à la nourriture que les gardiens de la mosquée lui donnaient. Il se résolut à ne plus manger du tout. Ce jour-là, il refusa donc les aliments. Les supplications les plus affectueuses de la part des prêtres, les encouragements des dévots, visiteurs ordinaires de la mosquée, et qui se faisaient tour à tour raconter son histoire, rien ne put l'ébranler. Il s'obstina.

La nuit, il ne dormit pas; il avait l'oreille au guet. Chaque bruit, le tressaillement du feuillage des arbres que le vent touchait, la moindre chose le mettait hors de lui.

Pendant la journée du lendemain, il resta étendu sur le pavé, ne relevant la tête de temps en temps que pour voir si on n'avait pas détaché sa corde; puis il laissait retomber son front sur ses mains et rentrait dans un demi-sommeil plein d'hallucinations menaçantes.

Cependant, dans toutes les maisons de Téhéran, sur les places, dans les bazars, aux bains on ne parlait d'autre chose que de son aventure. Les récits de sa conversation avec le Roi, colportés, augmentés, modifiés, changés, embellis de toutes manières, servaient de texte à des commentaires interminables. Les uns voulaient qu'il eût assassiné Kérym avec connaissance de cause; les autres soutenaient au contraire, que c'était Kérym qui avait voulu le tuer et qu'il n'avait fait que se défendre. Un troisième plus avisé était certain que Kérym n'avait jamais existé et que le pauvre Gambèr-Aly était la victime d'une calomnie inventée par le Ferrash-Bachi de son prince et Assad-Oullah le piskhedmèt; les femmes, sur le bruit de la beauté remarquable du réfugié à Shah-Abdoulazym lui étaient toutes favorables et toutes aussi voulaient le voir, de sorte que, le troisième jour dès l'aurore, des bandes de dames montées sur des ânes, d'autres montées sur des mules, quelques-unes à cheval avec des servantes et des domestiques, bref la population féminine en masse se mit en route pour la mosquée sainte, et si grande était la multitude que depuis la porte de la ville jusqu'au bourg, il n'y avait pas d'interruption dans la ligne indéfiniment longue des pèlerines. Ce monde eut bientôt fait de remplir la mosquée, on se foulait, on se pressait, on se montait les unes sur les autres pour avoir au moins le bonheur de contempler Gambèr-Aly; on s'écriait:

—Qu'il est beau! Bénie soit sa mère! Mon fils, mange! Mon fils, bois! Mon oncle chéri, ne te laisse pas mourir! Oh! mon frère adoré! Veux-tu déchirer mon cœur? Gambèr-Aly de mon âme! Voilà des confitures! Voilà du sucre! Voilà du lait! Voilà des gâteaux! Parle-moi! Ne regarde que moi! Écoute-moi! Personne ne te touchera! Sur ma tête, sur mes yeux, sur la vie de mes enfants! Qui oserait te regarder de travers, nous le mettrions en pièces!

Mais, à ces paroles rassurantes, Gambèr-Aly ne répondait pas un mot. Il était épuisé par les émotions et par la faim, et, en toute réalité, s'en allait doucement vers le passage du pont de Sirat, où les morts ont leur chemin.