Je fus ravi de cette conclusion et m'empressai d'aller trouver mon oncle. Après deux jours de débats qui furent mêlés de bien des supplications, des serments et des larmes de ma part, je finis par réussir et j'épousai ma bien-aimée Leïla. Elle était si charmante, elle avait un art si accompli de faire sa volonté (plus tard je sus comment elle s'y prenait et d'où venait ce pouvoir si irrésistible), que, lorsque quelques jours après la noce Leïla m'eut persuadé d'aller m'établir avec elle à Zendjân, capitale de la province, elle trouva moyen de se faire donner encore un âne superbe par son père et, de plus, elle lui emporta un beau tapis, sans lui en demander la permission. La vérité est que c'est la perle des femmes.

Nous étions à peine installés dans notre nouvelle demeure, où, grâce aux vingt-cinq tomans qui me restaient, nous commençâmes à mener joyeuse vie parce que Leïla voulait s'amuser et que j'y étais moi-même fort consentant, nous vîmes arriva Kérym, un de ses cousins dont j'avais été si jaloux. Dans le premier moment, j'eus quelques velléités de l'être encore; mais ma femme se moqua de moi si bien qu'elle me fit rire moi-même et, d'ailleurs, Kérym était si bon garçon! Je me pris pour lui d'une amitié extrême, et, à vrai dire, il le méritait, car je n'ai jamais vu un rieur si déterminé; il avait toujours à nous raconter des histoires qui me faisaient pâmer. Nous passions une bonne partie des nuits à boire du raky ensemble, et il avait fini, sur ma prière, par demeurer dans la maison.

Les choses allèrent ainsi très bien pendant trois mois. Puis je devins de mauvaise humeur. Il y avait des choses qui me déplaisaient. Quoi? je ne saurais le dire; mais Leïla m'ennuyait et je me pris à chercher pourquoi je m'étais si fort monté la tête pour elle. J'en découvris un jour la raison en raccommodant mon bonnet qui s'était décousu dans la doublure. Là je trouvai avec étonnement un petit paquet composé de fil de soie, de laine et de coton, de plusieurs couleurs, auxquels était mêlée une mèche de cheveux, précisément de la couleur de ceux de ma femme, et il ne me fut pas difficile de reconnaître le talisman qui me tenait ensorcelé. Je me hâtai d'enlever ces objets funestes et quand je remis mon bonnet sur ma tête, mes pensées avaient pris un tout autre cours; je ne me souciais pas plus de Leïla que de la première venue. En revanche, je regrettais amèrement mes trente tomans dont il ne me restait guère, et cela me rendit songeur et morose. Leïla s'en aperçut. Elle me fit des agaceries auxquelles je restai parfaitement insensible, comme cela devait être, puisque ses sortilèges n'agissaient plus sur moi; alors, elle se fâcha, Kérym s'en mêla, il s'en suivit une dispute. Je ne sais pas trop ce que je dis ni ce que mon cousin me répondit, mais, tirant mon gâma, je voulus lui en donner un bon coup à travers le corps. Il me prévint, et du sien qu'il avait levé, il me fit une entaille à la tête d'où le sang commença à couler abondamment. Aux cris affreux de Leïla, les voisins accoururent et avec eux, la police, de sorte que l'on mettait déjà la main sur le malheureux Kérym pour le conduire en prison, quand je m'écriai:

—En Dieu! pour Dieu! et par Dieu! ne le touchez pas! C'est mon cousin, c'est le fils de ma tante! C'est mon ami et la lumière de mes yeux! mon sang lui est permis!

J'aimais beaucoup Kérym et infiniment plus que Leïla, et j'aurais été désolé qu'il lui arrivât malheur pour une méchante histoire, que nous étions bien libres, je pense, de débrouiller ensemble. Je parlais avec tant d'éloquence que, bien que le sang me ruisselât sur la figure, tout le monde finit par se calmer: on nous laissa seuls, Kérym banda ma blessure, ainsi que Leïla, nous nous embrassâmes tous les trois, je me couchai et je m'endormis.

Le lendemain, je fus mandé par le ketkhoda ou magistrat du quartier qui m'apprit que j'avais été enregistré parmi les hommes destinés à être soldats. J'aurais bien dû m'y attendre ou à quelque chose de semblable. Personne ne me connaissait à Zendjân où j'étais étranger; je n'y avais pas de protecteur. Comment ne serais-je pas tombé tout des premiers dans un trou pareil où chacun, naturellement, s'était empressé de me pousser, afin de s'exempter soi ou les siens? Je voulus crier et faire des représentations; mais, sans s'émouvoir autrement, le ketkhoda me fit attacher au fèlekeh. On me jeta sur le dos; deux ferrashs, prenant les bouts du bâton me soutinrent les pieds en l'air, deux exécuteurs brandirent, d'un air féroce, chacun une poignée de verges et ils administrèrent au bâton auquel j'étais attaché une volée de flagellations, parce que je leur avais, en tombant, glissé à chacun un sahabgrân dans la paume de la main.

Il n'en est pas moins vrai que je comprenais désormais fort bien à quoi je devais m'attendre, si j'essayais de faire plus longtemps opposition à mon sort. Puis, je réfléchis que je n'avais pas le sou, que je ne savais à quel saint me vouer; qu'il était peut-être ennuyeux de tourner à droite et à gauche et de faire ces mouvements ridicules qu'on force les fantassins à exécuter, mais que, en somme, il y avait peut-être aussi, dans ce métier, des consolations et des revenants-bons que je ne connaissais pas encore. Enfin, par-dessus tout, je réfléchis que je ne pouvais pas échapper à mon destin, et que, mon destin étant d'être soldat, il fallait s'y résigner et faire bonne! mine.

Quand Leïla apprit ce qui m'arrivait, elle poussa des cris affreux, se donna des coups de poing dans le visage et dans la poitrine, et s'arracha quelque chose de la tête. Je la consolai de mon mieux et Kérym ne s'y épargna pas. Elle finit par se laisser persuader, et, la voyant dans une disposition plus calme, je lui tins le discours que voici:

—Lumière de mes yeux, tous les Prophètes, les Imams, les Saints, les Anges et Dieu lui-même me sont témoins que je ne peux vivre qu'auprès de toi, et, si je ne t'avais pas, je jure sur ta tête que je serais comme si j'étais mort et bien pis! Dans ce triste état, je ne me suis occupé que de ton bonheur, et puisqu'il faut que je m'en aille, que vas-tu devenir? Le plus sage est que tu reprennes ta liberté et puisses trouver un mari moins infortuné que moi!

—Cher Aga, me répondit-elle en m'embrassant, ce que tu éprouves d'amour infini pour moi, je l'ai de même dans mon cœur pour ce cher et adoré mari, qui est le mien, et comme, par un effet naturel de ce que les femmes sont bien plus dévouées que les hommes à ce qu'elles chérissent, je suis encore beaucoup plus disposée, que tu ne peux l'être, à me sacrifier; je pense donc, quoi qu'il m'en coûte, que je ferai mieux de te rendre ta liberté. Quant à moi, mon sort est fixé: je demeurerai ici, à pleurer, jusqu'à ce qu'il ne demeure plus une seule larme dans mon pauvre corps, et alors j'expirerai!