A ces tristes paroles, Leïla, Kérym et moi, nous commençâmes à gémir de compagnie. On aurait pu nous voir, tous les trois, assis sur le tapis, en face les uns des autres, avec un baggaly de raky, en verre bleu, entre nous et nos trois tasses, et balançant nos têtes et poussant des cris lamentables, entrecoupés d'exclamations:

—Ya Aly! Ya Hassan! Ya Houssein! ô mes yeux! ô ma vie! Je suis mort!

Puis nous nous embrassions, et nous recommencions de plus belle à sangloter. La vérité est que Leïla et moi nous nous adorions, et jamais le Dieu tout-puissant n'a créé et ne saura créer une femme plus attachée et plus fidèle. Ah! oui! ah! oui! C'est bien vrai, et je ne peux m'empêcher de pleurer encore quand j'y songe!

Le lendemain, au matin, ma chère épouse et moi, nous nous rendîmes de bonne heure chez le moulla et nous fîmes dresser l'acte de divorce, puis elle rentra chez elle, après m'avoir l'ait les plus tendres adieux. Quant à moi, je me rendis tout droit au bazar, dans la boutique d'un Arménien, vendeur de raky, où j'étais sûr de rencontrer Kérym. J'avais depuis trois jours une idée qui, au milieu de mes chagrins, ne laissait pas que de me préoccuper fortement.

—Kérym, lui dis-je, j'ai l'intention de me présenter aujourd'hui devant mon sultan, c'est-à-dire mon capitaine. On m'a dit que c'était un homme pointilleux et qui se pique de délicatesse. Si je vais lui faire ma révérence dans cet habit troué et taché que je porte, il me recevra fort mal et ce fâcheux début pourra influer malheureusement sur mon avenir militaire. Je te prie donc de me prêter ton koulydjèh neuf pour cette occasion importante.

—Mon pauvre Aga, me répondit Kérym, je ne poux absolument pas t'accorder ce que tu souhaites. J'ai une grande affaire aujourd'hui; je me marie, et il faut absolument, pour ma considération aux yeux de mes amis, que je sois habillé de neuf. En outre, je tiens extrêmement à mon koulydjèh; il est de drap jaune foulé d'Hamadan, bordé d'un joli galon en soie de Kandahar; c'est l'œuvre de Baba-Taher, le tailleur qui travaille pour les plus grands seigneurs de la province, et il m'a assuré lui-même qu'il n'a jamais confectionné quelque chose d'aussi parfait. Je suis donc décidé, après la cérémonie de mes noces, à mettre mon koulydjèh en gage, parce que, n'ayant pas d'argent aujourd'hui, j'aurai beaucoup de dettes demain, et, d'après cela, tu conçois que je ne saurais, même pour te faire plaisir, me priver de mon unique ressource.

—Alors, répliquai-je, en m'abandonnant au plus profond désespoir (car, vraiment, ce koulydjèh me ravissait, et je ne pensais qu'à cela), je suis un homme perdu, ruiné, abandonné de l'univers entier et sans personne qui prenne le moindre souci de mes peines.

Ces paroles cruelles émurent mon ami. Il commença à me raisonner; il me dit tout ce qu'il put imaginer de consolant, continua à s'excuser sur son mariage, sur sa pauvreté notoire, sur mille autres choses encore, et, enfin, me voyant si désolé, il s'attendrit et me jeta ces paroles consolantes:

—Si j'étais sûr que tu me rendrais mon koulydjèh dans une heure!

—Par quoi veux-tu que je te le jure? répondis-je avec feu.