—Les maçons gagnent donc beaucoup à Téhéran?

—Ils gagnent quelque chose. Mais il y a, en outre, une foule de moyens de se rendre la vie agréable et je te les enseignerai.

Il m'en enseigna un en route et ce fut bien amusant. Comme il avait sur lui sa commission de vékyl, nous nous présentâmes dans un village en qualité de collecteurs des impôts. Les paysans furent complètement nos dupes, et, après beaucoup de pourparlers, nous firent un petit présent pour que nous consentissions à ne pas lever les tailles et à leur donner un sursis de quinze jours; ce que nous accordâmes volontiers, et nous partîmes couverts de bénédictions. Après quelques autres plaisanteries du même genre, qui, toutes, tournèrent à notre profit, à notre amusement et à notre gloire, nous fîmes enfin notre entrée dans la capitale, par la porte de Shimiran, et nous allâmes, un beau matin, nous présenter à notre serheng, le colonel Mehdy-Khan.

Nous saluâmes profondément ce grand personnage, au moment où il traversait la cour de sa maison. Le vékyl, qui le connaissait déjà, nous présenta, Khourshyd et moi, et fit, en fort bons termes, l'éloge de notre bravoure, de notre soumission et de notre dévouement à notre chef. Le colonel parut enchanté de nous et nous envoya aux casernes avec quelques bonnes paroles. Je me trouvai dès lors incorporé dans le 2e régiment du Khamsèh.

Il faut avouer, pourtant, que certains côtés de l'existence militaire ne sont pas gais du tout. Ce n'est rien que de perdre sa solde, et, au fond, puisque les vizirs mangent les généraux, j'avoue qu'il me paraît naturel que ceux-ci mangent les colonels, qui, à leur tour, vivent des majors, ceux-ci des capitaines et les capitaines de leurs lieutenants et des soldats. C'est à ces derniers à s'ingénier pour trouver ailleurs de quoi vivre, et, grâce à Dieu, personne ne le leur défend. Mais le mal, c'est qu'il y a des instructeurs européens, et tout le monde sait qu'il n'est rien de brutal et d'inepte comme l'un ou l'autre de ces Férynghys. Ils ont toujours à la bouche les mots d'honnêteté, de probité et prétendent vouloir que la paye du soldat soit régulièrement acquittée. Cela, en soi, ne serait pas mauvais; mais, en revanche, ils voudraient faire de nous des bêtes de somme, ce qui serait détestable et, franchement, s'ils devaient réussir dans leurs projets, nous serions tellement à plaindre que la vie ne vaudrait plus rien. Ils voudraient, par exemple, nous forcer à demeurer effectivement dans les casernes, à y coucher chaque nuit, à rentrer et à sortir précisément aux heures que leurs montres leur indiquent. De sorte que l'on deviendrait absolument comme des machines, et on n'aurait plus même la faculté de respirer qu'en mesure: ce que Dieu n'a pas voulu. Ensuite, ils nous feraient tous, sans distinction, venir sur la plaine au soleil l'été, à la pluie l'hiver, pour quoi faire? Pour lever et baisser les jambes, agiter les bras, tourner la tête à droite ou à gauche. Vallah! Billah! Tallah! Il n'y a pas un d'entre eux qui soit capable d'expliquer à quoi ces absurdités peuvent servir! J'avoue, quant à moi, que, lorsque je vois passer quelqu'un de ces gens-là, je me range, parce qu'on ne sait jamais quel accès de frénésie va les saisir. Heureusement le ciel, en les créant très brutaux, les a faits au moins aussi bêtes, de sorte que, généralement, on leur peut persuader tout ce qu'on veut. Gloire à Dieu, qui a donné ce moyen de défense aux Musulmans!

Pour moi, j'ai vu tout de suite ce que c'étaient que les instructeurs européens et je m'en suis tenu le plus loin possible; comme le vékyl, mon ami, avait eu soin de me recommander au sultan, je n'allais jamais à ce qu'on appelle l'exercice, et mon existence était fort supportable. Notre régiment était venu remplacer celui de Souleymanyèh, qu'on avait envoyé à Shyraz; de sorte que j'appartenais à un détachement occupant un des postes dans le bazar. Ces chiens d'Européens, que Dieu maudisse! prétendaient que, tous les jours, on devait relever les postes et renvoyer les hommes à la caserne. Ils ne savent qu'inventer pour tourmenter le pauvre soldat. Heureusement, le colonel ne se souciait pas d'être ennuyé et dérangé constamment, de sorte qu'une fois dans un corps de garde, on s'y établit, on y prend ses aises et on s'y loge, non pas pour vingt-quatre heures, mais pour deux ou trois ans, quelquefois, enfin, pour le temps que le régiment tient garnison dans la ville.

Notre poste était assez agréable. Il tenait le coin de deux avenues du bazar. C'était un bâtiment composé d'une chambre pour le nayb et d'une vaste salle pour les soldats. Il n'y avait pas de fenêtres, mais seulement une porte qui donnait sur une galerie en bois, longeant la rue, et le tout était élevé de terre de trois pieds. Aux environs de notre édifice beaucoup de boutiques nous présentaient leurs séductions. D'abord, c'était un marchand de fruits, qui avait ses raisins, ses melons et ses pastèques étalés en pyramides ou dessinant des festons au-dessus de la tête des chalands. Dans un coin de l'établi, se carrait une caisse de figues sèches, dont le digne marchand nous permettait toujours de prendre quelque chose, lorsque, le soir, nous allions causer avec lui de toutes sortes de sujets intéressants. Un peu plus loin logeait un boucher, qui nous vendait du mouton excellent; mais, pour un quartier qu'on lui en payait, je crois bien qu'il y en avait quatre dont la disparition restait pour lui un mystère insondable. Il nous racontait chaque jour avec désespoir les détournements dont il était victime, et, comme nous lui amenions de temps en temps un voleur qui reconnaissait la fraude, restituait l'objet volé, se faisait pardonner, il n'eut jamais l'injustice de nous soupçonner. Je me rappelle encore avec attendrissement un rôtisseur dont les fourneaux exhalaient des parfums dignes du paradis. Il savait une manière de préparer des kébabs, qui était absolument inimitable. Chaque morceau de viande était grillé si à point et si bien saturé des sucs de la feuille de laurier et du thym, que l'on croyait avoir dans la bouche tout le bonheur céleste. Mais, un des grands attraits de notre voisinage, c'était surtout le conteur d'histoires établi dans la cour d'une maison en ruines; il récitait chaque jour, devant un auditoire pénétré d'admiration et haletant de curiosité, des histoires de fées, de génies, de princes, de princesses, de héros terribles, le tout entremêlé de pièces de vers tellement doux à entendre que l'on en sortait à moitié fou. J'ai passé là bien des heures qui m'ont causé des délices que je ne saurais exprimer.

En somme, il est parfaitement vrai que c'est une vie charmante que celle du corps de garde. Notre nayb, un beau garçon, ne paraissait jamais. Non seulement il abandonnait sa solde entière à ses supérieurs, mais il leur faisait encore de jolis cadeaux, de sorte qu'il lui était permis d'être pishkedmèt, valet de chambre dans une grande maison, ce qui valait mieux que sa lieutenance. Le vékyl, mon ami, partait chaque matin, et je le vois encore dans ses grands pantalons qui avaient été blancs autrefois, sa veste en toile rouge percée aux coudes, son baudrier d'une couleur incertaine, son bonnet défoncé et son grand bâton à la main. Il s'en allait exercer sa profession de cardeur de laine et souvent ne rentrait pas de huit jours. Nous autres, qui ne savions où coucher, nous revenions d'ordinaire au poste entre minuit et deux heures du matin; mais, généralement, à huit ou neuf heures, nous étions tous partis, sauf un ou deux qui, pour une raison quelconque, consentaient à garder la maison. Il est bien connu que des soldats, dans un poste, ne servent absolument qu'à présenter les armes aux grands personnages qui passent. C'est aussi ce que nous faisions très régulièrement. Du plus loin qu'un seigneur à cheval, entouré de domestiques, se montrait dans une des avenues aboutissant à notre corps de garde, tous les boutiquiers nous avertissaient à grands cris. Notre détachement, composé d'une vingtaine d'hommes, n'avait jamais plus de quatre ou cinq représentants qui, naturellement s'occupaient à causer ou à dormir; souvent même, il n'y avait personne. Alors, de toutes les boutiques s'élançaient des auxiliaires qui enlevaient nos fusils des coins où nous les avions jetés, se mettaient en rang dans une superbe ordonnance, un d'entre eux faisait le vékyl, un autre le nayb, et tous présentaient les armes avec la gravité martiale des Européens les plus farouches. Le grand personnage s'inclinait avec bonté et chaque chose était en ordre. Je me rappelle avec plaisir cet excellent corps de garde, ces braves voisins, la vie charmante que j'ai menée alors, et je souhaite fortement, dans mes vieux jours, de retrouver une situation pareille. Inshallah! Inshallah!

Ce n'est pas que je fusse beaucoup plus casanier que mes camarades. Suivant le conseil du vékyl, j'étais devenu maçon et, en effet, je gagnais quelque argent; mais, ce qui me réussissait mieux, c'était d'en prêter. Le magnifique habit de Kérym, que je n'avais pas tardé à vendre à un fripier, m'avait mis en fonds, et je commençai à faire des avances, soit à mes camarades, soit à des connaissances, que je ne tardai pas à voir pulluler autour de moi. Je n'accordais que des prêts très petits et je voulais des remboursements très prompts. Tant de prudence était absolument nécessaire, elle me réussissait assez. Cependant, il m'arrivait aussi d'avoir affaire à des débiteurs dont je ne pouvais rien obtenir; pour contrebalancer ces inconvénients, j'empruntais moi-même et ne rendais pas toujours. De sorte que, en somme, j'estime que je n'ai jamais subi de bien fortes pertes. Entre temps, je prenais soin de me rendre agréable à mes supérieurs; je me présentais quelquefois chez le colonel; je me montrais empressé auprès du major; j'étais, j'ose le dire, l'ami du sultan; le nayb me faisait des confidences; je cultivais constamment la bienveillance du vékyl, à qui je présentais souvent des petits cadeaux; tout cela me permit de ne jamais mettre les pieds à la caserne; on ne m'a pas vu davantage à l'exercice, et j'employais le reste de mon temps, soit à mes affaires, soit à mes plaisirs, sans que personne y ait trouvé à redire. J'avoue que je fréquentais volontiers les cabarets des Arméniens et des Juifs; mais, un jour que je passais devant le collège du Roi, il me prit fantaisie d'entrer, et j'assistai dans le jardin à une leçon du savant Moulla-Aga-Téhérany. J'en fus charmé. A dater de ce jour, je pris du goût pour la métaphysique, et l'on me vit souvent parmi les auditeurs de ce professeur sublime. Il y avait là, du reste, bonne et nombreuse compagnie: des étudiants, des soldats comme moi, des cavaliers nomades, des seigneurs, des bourgeois. Nous discutions sur la nature de l'âme et sur les rapports de Dieu avec l'homme. Il n'y avait rien de plus ravissant. Je commençai alors à fréquenter la société des gens doctes et vertueux. Je me procurai la connaissance de quelques personnages taciturnes qui me communiquèrent certaines doctrines d'une grande portée, et je commençai à comprendre, ce que je n'avais pas fait jusque-là, que tout va de travers dans le monde. Il est incontestable que les empires sont gouvernés par d'horribles coquins, et si on mettait à tous ces gens-là une balle dans la tête, on ne ferait que leur rendre justice; mais, à quoi bon? Ceux qui viendraient après seraient pires. Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l'univers!

Il m'arrivait aussi assez souvent de penser à ma chère Leïla et à mon bien-aimé Kérym. Alors, je sentais que les larmes me montaient aux yeux, mais ce n'était pas de longue durée. Je retournais à mes débiteurs, à mes créanciers, à mon ouvrage de maçon, à mes cabarets, à mes camarades de compotation, à la philosophie de Moulla-Aga-Téhérany, et je m'abandonnais absolument à la volonté suprême qui a tout arrangé suivant ses vues.