Pendant un an, tout alla de la sorte, c'est-à-dire fort bien. Je suis un vieux soldat et je puis dire que l'on n'a jamais rien vu de mieux ordonné. Un soir, après être resté trois jours absent, je rentrai au corps de garde vers dix heures et je fus extrêmement étonné d'y trouver presque tous mes camarades et le nayb lui-même. Ils étaient assis par terre, en cercle; une lampe bleue les éclairait à peu près et tous fondaient en larmes. Mais celui qui pleurait le plus fort, c'était le nayb.

—Le salut soit sur vous, Excellence! lui dis-je; qu'est-ce qu'il y a donc?

—Le malheur s'est abattu sur le régiment, me répliqua l'officier avec un sanglot. L'auguste gouvernement a résolu d'exterminer la nation turkomane, et nous avons l'ordre de partir demain pour Meshhed!

A cette nouvelle, je sentis mon cœur se serrer et je fis comme les autres: je m'assis et je pleurai.

Les Turkomans sont, comme chacun sait, des gens terribles. Ils font constamment des incursions, qu'ils appellent «tjapaô», dans les provinces de l'Iran Bien Gardé qui avoisinent leurs frontières, et ils enlèvent par centaines les pauvres paysans. Ils vont les vendre aux Ouzbeks de Khiva et de Bokhara. Je trouve naturel que l'auguste gouvernement ait pris la résolution de détruire jusqu'au dernier de ces pillards, mais il était extrêmement pervers d'y envoyer notre régiment. Nous passâmes donc une partie de la nuit à nous désoler; pourtant, comme tout ce désespoir ne nous avançait à rien, nous finîmes par nous mettre à rire, et nous étions de très bonne humeur quand, à l'aube du jour, des hommes du régiment de Damghân vinrent nous remplacer. Nous prîmes nos fusils, et, après une bonne heure employée à faire nos adieux à nos amis du quartier, nous sortîmes de la ville et allâmes rejoindre le reste du régiment, qui était rangé en bataille devant la porte de Dooulèt. J'appris alors que le roi, lui-même, allait nous passer en revue. Il y avait là quatre régiments; chacun devait être d'un millier d'hommes, mais, par le fait, n'en comptait guère plus de trois ou quatre cents. C'était le nôtre, le second du Khamsèh, un régiment d'Ispahan, un autre de Goum et le premier d'Ardébyl; puis deux batteries d'artillerie et à peu près mille cavaliers des Sylsoupours, des Kakevends et des Alavends. Le coup d'œil était magnifique. Nos uniformes rouges et blancs faisaient un effet superbe à côté des habits blancs et bleus des autres corps; nos officiers avaient des pantalons étroits avec des bandes d'or et des koulydjèhs orange, ou bleu de ciel ou roses; puis arrivèrent successivement le myrpendj, général de division, avec sa suite; l'Emyr Touman, qui commande deux fois plus de monde, avec une grosse troupe de cavaliers; le Sypèh-Salar, encore plus entouré, et, enfin, le Roi des Rois lui-même, les ministres, toutes les colonnes de l'Empire, une foule de serviteurs; c'était magnifique. Les tambours roulaient avec un tapage épouvantable; la musique européenne jouait en mesure, pendant que les hommes, pourvus de leurs instruments extraordinaires, se dandinaient sur place afin de ne pas manquer d'ensemble, les flûtes et les tambourins de l'artillerie à chameaux sifflaient et ronflaient; la foule d'hommes, de femmes et d'enfants qui nous entouraient de toutes parts était ivre de joie, et nous partagions, avec orgueil, la satisfaction générale.

Tout à coup, le Roi s'étant placé avec les grands seigneurs sur une éminence, on donna l'ordre de faire courir de côté et d'autre les officiers de tamasha. Il est assez curieux que les Européens dont les langages sont aussi absurdes que l'esprit, aient eu l'avantage de nous emprunter ce mot qui rend parfaitement la chose. Seulement dans leur impuissance de bien prononcer, ces imbéciles disent «État-Major». «Tamasha», comme on sait, c'est tout ce qui sert à faire un beau spectacle et c'est la seule chose utile que j'aie jamais remarquée dans la tactique européenne. Mais il faut avouer que c'est charmant. De très jolis jeunes gens, habillés le mieux possible, montés sur de beaux chevaux, se mettent à courir ventre à terre, de tous les côtés; ils vont, ils viennent, ils retournent; c'est ravissant à voir; il ne leur est pas permis d'aller au pas, ce qui détruirait le plaisir, c'est une très jolie invention, Dieu en soit loué!

Quand le Roi se fut amusé quelque temps à considérer ce tamasha, on voulut lui montrer comment on allait traiter les Turkomans, et pour cela on avait préparé une mine que l'on fit sauter. Seulement, on ne se donna pas le temps d'attendre que les soldats, aux environs, fussent avertis de se retirer, de sorte qu'on en tua trois ou quatre; sauf cet accident, tout alla très bien et on s'amusa beaucoup. Ensuite, on fit partir trois ballons, ce qui excita de grands applaudissements et enfin, infanterie, cavalerie, artillerie défilèrent devant le Roi, et le soir, on reçut l'ordre de se mettre en marche immédiatement, ce que l'on fit deux jours après.

La première semaine de notre voyage se passa bien. Le régiment s'avançait en longeant le pied des montagnes, et suivant la direction du nord-est. Nous devions trouver notre général, notre colonel, le major, la plus grande partie des capitaines, après deux mois de route, à Meshhed ou ailleurs. Nous étions tous simples soldats, avec trois ou quatre sultans, les naybs et nos vékyls. On marchait de bon courage. Chaque jour, vers deux heures du matin, on se mettait en route, on arrivait vers midi à un endroit quelconque où il y avait de l'eau, et on s'installait. La colonne s'avançait par petits groupes, chacun s'unissant à ses amis, suivant sa convenance. Si l'on était fatigué, on s'arrêtait en route et on dormait son comptant, puis on rejoignait. Nous avions avec nous, suivant l'usage de tous les régiments, une grande file d'ânes portant nos bagages, les provisions de ceux qui en avaient, et nos fusils, avec nos gibernes, car vous pouvez bien penser que personne n'était si sot que de s'embarrasser de ses armes pendant le chemin; à quoi bon? Quelques officiers possédaient à eux seuls dix ou douze ânes, mais deux soldats de notre compagnie en possédaient une vingtaine qu'ils avaient achetés à Téhéran au moment du départ et je m'étais associé à eux, car ils avaient eu là une bonne idée.

Ces vingt ânes étaient chargés de riz et de beurre. Quand on arrivait au menzil, c'est-à-dire à la station, nous déballions notre riz, notre beurre, et même du tombéky et nous vendions à un prix assez élevé. Mais on achetait, et notre spéculation était fort heureuse, car il fallait bien avoir recours à nous, sans quoi on se fût trouvé dès les premiers jours dans une grande pénurie. Chacun sait que, dans les grandes vallées de l'Iran, celles précisément que traversent les routes, il y a fort peu de villages; les paysans ne sont pas si fous que d'aller s'établir précisément sur le passage des soldats. Ils n'auraient ni trêve ni repos et finiraient par mourir de faim, sans compter les désagréments de toute espèce qui ne manqueraient pas de leur arriver. Ils se mettent donc, au contraire, loin des routes et de façon à ce qu'il ne soit pas toujours facile de parvenir jusqu'à eux. Mais les soldats, non plus, ne sont pas maladroits; en arrivant au menzil, ceux d'entre nous qui connaissaient le pays, nous renseignaient. Les moins fatigués de la marche se mettaient en quête; il s'agissait quelquefois de faire encore trois ou quatre lieues pour aller et autant pour revenir. Mais l'espoir d'augmenter nos provisions nous soutenait. Il fallait surprendre un village. Ce n'était pas toujours facile. Ces paysans, les chiens maudits, ont tant de ruse! Nous avait-on aperçus de loin, tout le monde, hommes, femmes, enfants s'enfuyait, emportant avec soi jusqu'au dernier atome de son bien. Alors nous trouvions les quatre murs de chaque maison, et rien à emporter, et il fallait nous en revenir à l'étape avec notre surcroît de fatigue pour subir les mauvaises plaisanteries de nos camarades. Quand nous étions plus chanceux et que nous mettions la main sur les villageois, par Dieu! le bâton faisait rage, nous tapions comme des sourds et nous revenions avec du blé, du riz, des moutons, des poules. Mais ça n'était pas souvent, il nous arrivait aussi de rencontrer des gens cruels et hargneux qui, plus nombreux que nous, nous recevaient à coups de fusils et alors, il fallait prendre la fuite, trop heureux de revenir sans quelque pire aventure. En ces occasions-là, qui ne possède pas de bonnes jambes, n'est réellement qu'un pauvre diable!

Il serait injuste de cacher que l'auguste gouvernement nous avait annoncé que nous serions fort bien nourris pendant toute la campagne. Mais personne n'y avait cru. Ce sont de ces choses que les augustes gouvernements disent tous, mais qu'il leur est impossible d'exécuter. Le général en chef ne va jamais s'amuser à dépenser pour faire bonne chère aux soldats son argent qu'il peut garder dans sa poche. La vérité est qu'au bout de quinze jours, n'ayant plus de riz à vendre, mes deux camarades et moi fermâmes boutique; on n'eût pas trouvé deux malheureux pains dans tout le régiment, et nous commençâmes à manger les ânes. Je n'ai jamais vu de paysans plus féroces que ceux du Khorassan. Ils habitent dans des villages fortifiés; quand un pauvre soldat s'approche, ils ferment leurs portes, montent sur leurs murailles et si l'on ne prend la précaution de s'éloigner en toute hâte, on reçoit une volée de balles qui ne vous manquent pas. Puissent les pères et les grands-pères de ces horribles assassins brûler éternellement dans le plus profond de l'enfer et ne jamais trouver de soulagement! Inshallah! Inshallah! Inshallah!