—Elle est morte, continuai-je d'un air désolé, car sans cela serais-je ici? Je suis capitaine dans le 2e régiment du Khamsèh et bien heureux de te revoir!
Il m'était venu dans l'esprit de dire à Souleyman que Leïla était morte, parce que je n'aimais pas à lui parler d'elle et que je voulais passer, le plus vite possible, à un autre sujet de conversation; mais il ne s'y prêta pas.
—Dieu miséricordieux! s'écria-t-il, morte! Leïla est morte! Et tu l'as laissée mourir, misérable que tu es! Ne savais-tu donc pas que je n'aime qu'elle seule au monde et qu'elle n'a jamais aimé que moi!
—Oh! que toi, lui répondis-je avec colère, que toi, c'est un peu hardi ce que tu me dis là! Pourquoi, dans ce cas, ne l'as-tu pas épousée?
—Parce que je ne possédais absolument rien du tout! Mais, le jour même de ton mariage, elle m'a juré qu'elle divorcerait d'avec toi, pour venir me trouver, aussitôt que je pourrais lui donner une maison convenable! C'est pourquoi je suis parti, je suis venu ici, je suis devenu un des portiers de la Mosquée, et j'allais lui faire connaître ma fortune présente, quand voilà que tu m'accables par ce coup inattendu!
Là-dessus, il se mit à crier et à pleurer, en balançant la tête. J'avais grande envie de lui asséner un bon coup de poing à travers le visage, car je n'étais pas content du tout de ce qu'il venait de me révéler; heureusement, je me rappelai soudain que c'était beaucoup plus, désormais, l'affaire de Kérym que la mienne et je me bornai à m'écrier:
—Pauvre Leïla! Elle nous a bien aimés tous les deux! Ah! quel malheur qu'elle soit morte!
Souleyman, à ce mot, se laissa tomber dans mes bras et me dit:
—Mon ami, mon cousin, nous ne nous consolerons jamais ni l'un ni l'autre! Viens dans ma maison; je veux que tu sois mon hôte, et, pendant tout le temps que tu resteras à Meshhed, j'entends que tout ce que je possède soit à toi!
Je fus profondément attendri par cette marque de bonté de ce cher Souleyman, que j'avais toujours chéri du fond du cœur, et, le voyant si affligé comme il l'était, je pris la part la plus sincère à son chagrin et mêlai mes larmes aux siennes. Nous nous en allâmes à travers la cour, et, chemin faisant, il me présentait aux Moullas que nous rencontrions.