—Voilà, leur disait-il, mon cousin Aga-Khan, major du régiment de Kamsèh, un héros des anciens temps! ni Roustem, ni Afrasyâb ne l'ont égalé en valeur! Si vous voulez venir prendre une tasse de thé avec nous, vous honorerez singulièrement ma pauvre maison.
Je passai quinze jours chez Moulla-Souleyman. Ce fut un moment, un bien court moment de délices. Pendant ce temps on rassemblait les débris des régiments, dont la plupart n'étaient pas en meilleur état que le nôtre, ce qui est bien concevable, après un long voyage. On nous donna, à quelques-uns du moins, des souliers; on nous remit des fusils, ou, du moins, des instruments qui ressemblaient à des fusils. J'en parlerai plus tard. Quand nous fûmes à peu près équipés, nous apprîmes un beau matin, que l'ordre du départ était donné et que le régiment allait se mettre en route pour Merw. Je ne fus pas trop content. C'était aller, cette fois, au milieu des hordes turkomanes, et Dieu sait ce qui pouvait arriver! Je passai une soirée fort triste avec Moulla-Souleyman; il tâcha de me consoler de son mieux, le brave homme, et me versa force thé bien sucré; nous bûmes aussi un peu de raky. Il revint sur l'histoire de Leïla et me fit raconter les circonstances de la mort de cette pauvre enfant pour la dixième fois, peut-être. J'eus quelque idée de le détromper, mais puisque j'avais tant fait que de lui raconter les choses d'une façon, il me parut plus naturel de continuer et de ne pas le jeter dans de nouvelles perplexités. Le pauvre ami! Il avait été si bon pour moi, que je me fis un plaisir mélancolique, dans la disposition où j'étais, de me rappeler de nombreux détails où, cette fois, je mêlai des souvenirs qui m'avaient échappé jusque-là, et d'où il résultait que, avant d'expirer, la chère enfant que nous regrettions tous les deux, s'était souvenue de lui avec beaucoup d'affection. Je ne peux pas prétendre tout à fait que mes récits fussent mensongers; car j'avais tant besoin de m'attendrir sur moi et sur les autres qu'il m'était tout à fait aisé de parler de choses tristes et touchantes, et, vraiment, je puis affirmer que je le faisais d'abondance de cœur. Souleyman et moi nous mêlâmes encore nos larmes, et, quand je le quittai vers le matin, je lui jurai du plus profond de mon cœur de ne jamais l'oublier, et on voit que j'ai tenu parole. Il m'embrassa, de son côté, avec une véritable affection. Je rejoignis alors mes camarades: le régiment se mit en marche, et moi, avec lui, dans les rangs, à côté de mon vékyl.
Nous étions fort nombreux. Je vis passer de la cavalerie; c'étaient des hommes des tribus du sud et de l'ouest. Ils avaient assez bonne mine, meilleure que nous; mais leurs chevaux mal nourris ne valaient pas grand'chose. Les généraux étaient restés à Meshhed. Il paraît que c'est absolument nécessaire ainsi; parce que de loin on dirige mieux que de près. Les colonels avaient imité les généraux, sans doute pour la même raison. En somme, nous avions peu d'officiers au-dessus du grade de capitaine, et c'est très à propos, attendu que les officiers ne sont pas faits pour se battre, mais pour toucher la paye des soldats. Presque tous les chefs étaient des cavaliers nomades: ceux-là étaient venus avec nous; mais on sait que ce genre d'hommes est très peu cultivé, grossier et ne pensant qu'à la bataille. On avait envoyé l'artillerie en avant.
Nous marchions depuis trois jours. Il pleuvait à verse et il faisait un temps très froid. Nous marchions avec beaucoup de peine sur un terrain limoneux, où ceux qui ne glissaient pas s'enfonçaient quelquefois à mi-jambe; à chaque instant, on avait à franchir de larges coupées pleines d'eau bourbeuse; ce n'était pas une petite affaire. J'avais déjà perdu mes souliers et, comme mes compagnons, à force de tomber dans les bourbiers, de me mettre à l'eau jusqu'à la ceinture et de grimper à quatre pattes sur des berges abruptes, j'étais couvert de fange et tellement mouillé que je grelottais. Depuis la veille au soir, je n'avais rien mangé. Tout à coup, nous entendîmes le canon. Nos bandes s'arrêtèrent subitement.
Nous entendîmes le canon. Il y eut plusieurs décharges; puis, tout d'un coup, nous n'entendîmes plus rien. Il y eut un moment de silence; soudain nous vîmes tomber au milieu de nous un train de canonniers, fouettant les chevaux à toute outrance et se jetant sur nous. Quelques hommes furent écrasés, ceux qui purent se rangèrent. Les canons cahotés, sautant, s'arrêtant, tombèrent les uns dans la boue, les autres dans l'eau; les canonniers coupèrent les traits des attelages et s'enfuirent, vite comme le vent. Ce fut un hourvari, un tourbillon, une mêlée, un éclair: nous n'eûmes pas le temps de comprendre, et presque aussitôt ceux qui étaient en première ligne aperçurent un nuage de cavalerie qui se dirigeait rapidement de notre côté. Un cri général s'éleva:
—Les Turkomans! les Turkomans! faites feu!
Je ne distinguai absolument rien, je vis quelques hommes qui, au lieu d'abaisser leurs armes, se jetaient à la suite des canonniers. J'allais faire de même, quand le vékyl, m'arrêtant par le bras, cria dans mon oreille au milieu du tapage:
—Tiens bon, Aga-Beg! Ceux qui fuient aujourd'hui sont des gens perdus!
Il avait raison, tout à fait raison, le brave vékyl, et mes yeux m'en portèrent immédiatement le témoignage. Je vis, comme je vous vois, cette masse de cavalerie dont je viens de parler, se diviser, comme par enchantement, en des myriades de pelotons, qui courant à travers la plaine et évitant les obstacles avec l'habileté de gens au fait du pays, tournaient, enveloppaient, saisissaient les fuyards et les accablant de coups, prenaient leurs armes et faisaient des centaines de prisonniers.
—Vous voyez! vous voyez, mes enfants! s'écria de nouveau le vékyl, voilà le sort qui vous attend, qui nous attend, si nous ne savons pas nous tenir ensemble! Allons! Courage! Ferme! Feu!