Nous étions là une cinquantaine à peu près. Le spectacle effrayant étalé sous nos regards donna une telle force aux exhortations du sergent, que, lorsqu'un gros de ces pillards maudits s'avança vers nous, notre troupe se pelotonna rapidement et nous fîmes feu en effet, et nous rechargeâmes, et nous fîmes feu une seconde fois, et une troisième fois, et une quatrième fois. Par les saints Imams! nous vîmes tomber quelques-uns de ces hérétiques, de ces chiens maudits, de ces partisans d'Aboubeckr, d'Omar et d'Osman; puissent ces monstres brûler éternellement dans l'enfer! nous les vîmes tomber, vous dis-je, et cela nous donna un tel entrain que, sur le commandement du vékyl et sans nous disjoindre, nous partîmes d'un mouvement en avant, pour aller chercher cet ennemi qui s'était arrêté et ne venait pas à nous. Après un moment d'hésitation, il recula et s'enfuit. Pendant ce temps, les autres bandes turkomanes continuaient à donner la chasse aux fuyards, à les ramasser, à en tuer quelques-uns, à battre les autres, à emmener ce qui pouvait marcher. Nous poussâmes des cris de triomphe: Allah! Allah! ya Aly! ya Hassan! ya Houssein! Nous étions au comble de la joie; nous étions délivrés et nous n'avions pour de rien.
Au fond, nous étions parfaitement heureux. Sur cinquante environ que nous étions, nous avions éprouvé que trente de nos fusils étaient en état de servir. Le mien, je ne dis pas; d'abord, il n'avait pas de chien et, ensuite, le canon était fendu. Mais c'était pourtant une bonne arme, comme je l'éprouvai par la suite; j'avais attaché la baïonnette, qui n'avait pas de douille, avec une forte corde; cette baïonnette tenait à merveille et je n'attendais qu'une occasion de m'en servir.
Je vous dirai que notre exemple avait été suivi. Nous aperçûmes, à une petite distance, trois ou quatre groupes de soldats faisant feu, et les Turkomans n'osaient approcher. En outre, une troupe de trois à quatre cents cavaliers, à peu près, avait chargé lestement l'ennemi, et lui avait repris des prisonniers et un canon. Malheureusement on ne savait ce que les canonniers étaient devenus, ni leurs caissons. Nous jetâmes la pièce dans un fossé. Pendant une heure, nous aperçûmes les Turkomans, qui, au loin, continuaient à prendre des hommes; puis ils disparurent à l'horizon avec leurs captifs. Alors, nos différents groupes se rapprochèrent, nous vîmes qu'en tout nous pouvions être à peu près au nombre de 7 à 800. Ce n'était pas beaucoup sur 6 à 7.000 qui étaient sortis de Meshhed. Mais, enfin, c'était quelque chose, et quand nous nous retrouvâmes, considérant quels lions terribles nous étions, nous ne doutâmes pas un instant d'être en état de regagner un terrain où les Turkomans ne seraient pas en état de nous prendre. Nous étions si contents que rien ne; nous semblait difficile.
Notre chef se trouva être le Youz-Bashy des cavaliers. C'était un Kurde, appelé Rézy-Khan, grand, bel homme, avec une barbe courte, des yeux de feu et magnifiquement équipé. Il était tellement joyeux que son bonheur semblait exalter son cheval même, et l'homme et la bête lançaient des flammes par tous leurs mouvements. Il y avait aussi un certain Abdoul-rahym des Bakhtyarys, un grand gaillard avec des épaules d'éléphant. Il nous criait:
—Mes enfants! mes enfants! Vous êtes de vrais Roustems, et des Iskenders! Nous exterminerons cette canaille turkomane jusqu'au dernier homme!
Nous étions ravis. On se mit à chanter. L'infanterie avait deux chefs: un lieutenant que je ne connais pas et notre vékyl. Le brave homme s'écria:
—Maintenant, il faut des vivres et de la poudre!
On s'aperçut qu'on mourait de faim. Il y avait pourtant du remède. Nous nous mîmes tous à arracher des herbes dans la plaine. Une partie fut réservée pour les chevaux. Avec le reste, on résolut de faire la soupe. Mais la pluie continuait à tomber à flots, et il était d'autant plus difficile d'allumer du feu, qu'il n'y avait pas de bois. On aurait pu en faire avec de l'herbe sèche. De l'herbe desséchée, on en avait tant qu'on voulait; seulement elle était gonflée d'eau. On prit donc son parti de manger l'herbe comme elle était. Ça n'était pas bon, mais l'estomac était rempli et ne criait plus. Pour la poudre, la question restait difficile. En partant de Meshhed, on ne nous en avait guère donné. Les généraux l'avaient vendue. Quand il fallut s'en procurer, cette fois, ce fut laborieux. Sur les morts on ramassa quelques cartouches. Nous avions environ trois cents fusils en état de partir, et tout compte fait, pour chaque fusil on eut trois charges. Rézy-Khan recommanda bien à chacun de ne pas tirer avant qu'il en donnât l'ordre. Mais on était si content que quelques-uns brûlèrent leurs charges le soir même pour célébrer la victoire: du reste, il importait peu; nous avions de bonnes baïonnettes.
Par un hasard très favorable, on découvrit aux environs une sorte de camp retranché, construction des anciens païens, avec quatre remparts de pierre et au milieu une sorte de mare. Nous allâmes nous renfermer là pour y passer la nuit; nous fîmes bien; car, à l'aube, les Turkomans revinrent, et comme ils étaient plus nombreux que nous, s'ils nous avaient attaqués de nouveau en rase campagne, nous aurions pu avoir assez de peine.
Derrière nos murs, nous fîmes feu sur les ennemis et nous en tuâmes quelques-uns. Enragés, ils mirent pied à terre et montèrent comme des fourmis sur nos pierres accumulées; alors nous tombâmes dessus à la baïonnette, et Rézy-Khan à notre tête; nous les maltraitâmes tellement que, après dix minutes d'efforts, ils lâchèrent pied et s'enfuirent. Malheureusement Rézy-Khan et le grand Bakhtyary qui combattaient comme des tigres furent tués l'un et l'autre. Moi, je reçus au bras un coup de couteau; mais, Dieu est grand! ce fut une égratignure.