Voyez, néanmoins, quels scélérats sont ces Turkomans! Ils s'enfuirent, mais pas bien loin. Ils revinrent presque tout de suite et commencèrent à cavalcader autour de nos murailles. Ils avaient, à ce qu'il paraît, remarqué que nous n'avions pas tiré beaucoup. Ils s'aperçurent aisément que nous ne tirions plus du tout. La raison en était bonne: de poudre, il n'en restait rien! Pas un grain, pas un atome! Dieu sait parfaitement ce qu'il fait!
Nos ennemis voulurent alors essayer d'un nouvel assaut et une partie d'entre eux se transforma encore une fois en infanterie. Les voilà qui se mettent à grimper sur le talus du fort comme des fourmis! Le vékyl à notre tête, nous sortîmes; nous les bousculons encore, nous en tuons une douzaine, ils s'enfuient, la cavalerie nous charge, nous n'avons que le temps de rentrer dans notre trou, et nous voyons, de loin, la tête du vékyl au bout d'une lance courir au milieu des Turkomans.
Ah! Je ne dois pas oublier de vous dire que nous avions eu grand froid la nuit. Pas un fil n'était sec sur nos pauvres corps. La pluie tombait toujours. Un peu d'herbe mouillée dans nos estomacs nous soutenait mal. Pour moi je souffrais beaucoup, et il nous était mort une soixantaine d'hommes, sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi ni comment. Dieu très haut et miséricordieux l'avait voulu ainsi!
La nuit fut encore très mauvaise; nous n'avions que la ressource de nous serrer les uns contre les autres pour essayer de nous rappeler un peu ce que c'était que la chaleur. Pourtant vers le matin, le ciel s'éclaircit. Il faisait froid. Nous nous attendions à être attaqués. Le lieutenant se trouva mort.
Vers midi seulement les Turkomans parurent, mais ils restèrent assez loin; le soir ils s'enhardirent et vinrent à portée de mousquet, tourner autour du retranchement. Puis ils se retirèrent.
La nuit nous emporta encore du monde. En définitive, nous n'étions plus que quatre cents, et personne ne nous commandait. Mais nous savions ce qu'il fallait faire, et, en cas d'attaque, nous serions encore tombés à la baïonnette sur les impies. Pourtant nous étions très affaiblis tous.
C'était à peu près vers l'heure de la prière de l'asr et le soleil penchait vers l'horizon, quand au loin, nous vîmes arriver les bandes turkomanes, en plus grand nombre que les jours précédents. Chacun se leva comme il put et prit son fusil. Mais à notre grand étonnement, toute cette multitude s'arrêta à une longue distance de nous, et quatre ou cinq cavaliers, seulement, se détachant du gros de leurs camarades, s'avancèrent vers nous, en nous faisant des signes d'amitié et indiquant de leur mieux qu'ils désiraient nous parler.
Plusieurs des nôtres étaient d'avis de sortir brusquement et d'aller leur couper la tête; mais à quoi bon? C'est ce que je fis remarquer, ainsi que d'autres camarades, et, après une courte discussion, tout le monde se rangea à mon avis. Nous allâmes donc au-devant de ces fils de chiens, et, leur ayant fait de profonds saluts, nous les introduisîmes dans notre enceinte. Chacun s'assit par terre, de manière à former un cercle autour des nouveaux venus, que nous fîmes prendre place sur des couvertures de chevaux.
Vallah! Billah! Tallah! Il y avait une grande différence entre eux et nous! Nous, nous avions l'air de fantômes roulés dans la boue et ruisselant de misère; eux, ils portaient de bons habits avec des fourrures, des armes brillantes et des bonnets magnifiques. Quand ils eurent pris place, ayant été chargé de porter la parole, je dis à ces maudits:
—Que le salut soit avec vous!