Les femmes et les enfants étaient venus à notre rencontre. Ce fut le moment le plus difficile à passer. Il paraît que, dans cette foule, il y avait des veuves de quelques jours, dont nous avions tué les maris et des mères qui étaient fâchées de ce que nous avions fait à leurs fils. Les femmes sont méchantes dans tous les pays du monde; celles-là étaient atroces. Le moins qu'elles auraient voulu nous faire eût été de nous déchirer avec leurs ongles, si on les eût laissées libres. Les enfants ne demandaient pas mieux que de nous traiter aussi mal, et, pour débuter, ils nous accueillirent par des hurlements et une volée de pierres. Par bonheur, les hommes ne se montrèrent pas du tout disposés à nous laisser abîmer et moitié grondant, moitié riant, donnant aussi çà et là quelques horions à ces furies, ils réussirent à nous introduire dans le camp et à mettre nos ennemies et leurs petits auxiliaires, sinon hors d'état de nous injurier, ce qui ne nous causait aucun mal, du moins hors de portée de nous mettre en sang. Quand nous fûmes tous rassemblés sur la place, on nous compta, et on nous avertit que ceux qui chercheraient à s'enfuir seraient tués aussitôt. Après cette déclaration, on nous distribua entre les cavaliers qui nous avaient pris, et dont nous devînmes les esclaves. Tel acquit ainsi dix prisonniers, tel autre cinq et celui-ci deux. Pour moi, je fus adjugé à un garçon encore très jeune, qui m'emmena aussitôt chez lui.
Mon maître n'était pas pauvre; je m'en aperçus en entrant sous sa tente. Cette tente était de l'espèce de celles que l'on nomme alatjyk, faite avec des cloisons et des murs d'osier tressé, recouverts de feutres épais; le plancher était en bois avec des tapis; il y avait trois ou quatre coffres peints de toutes sortes de couleurs, un grand lit avec des coussins, et, au milieu de la tente, un poêle, d'où s'exhalait une agréable chaleur. Dans cette charmante habitation, j'aperçus une jeune femme; elle allaitait un nourrisson. Je la saluai avec respect, c'était certainement ma maîtresse, mais elle ne leva pas les yeux sur moi, et à peine regarda-t-elle son mari. Je vous dirai de suite ce que c'est que les femmes turkomanes. Rien de bien intéressant.
Elles sont laides à faire fuir le diable; témoin la jeune dame de la tente où j'étais amené, et que j'appris ensuite être une des beautés du pays. Je ne m'en serais guère douté au premier abord. Elle ressemblait à un portefaix de Tébryz. Elle avait des épaules larges et plates, une grosse tête, des petits yeux, des pommettes saillantes, une bouche comme un four de boulanger, le front plat, et sur la poitrine, deux montagnes. J'en ai vu de pires encore. Ces femmes sont stupides, méchantes, brutales et ne savent que travailler, mais aussi on les fait travailler comme des mules, et on a raison.
Le maître dit à la dame:
—Mets l'enfant de côté et sers-moi à souper,
La dame obéit tout de suite. Elle commença à remuer des plats et des assiettes, et elle me fit signe de la suivre hors de la tente; j'obéis immédiatement, ayant conçu l'idée de l'attendrir par mon zèle. Elle me conduisit dans une espèce de cabane qui servait de cuisine, où bouillait je ne sais quoi dans une marmite. Elle me fit un signe, que je ne compris pas bien; sans me rien expliquer, elle prit un bâton et m'en déchargea un coup sur la tête.
—Voilà, pensai-je, une manière de monstre qui ne me rendra pas la vie facile.
Je me trompais. C'était une brave femme. Elle me battait souvent, elle était ponctuelle, voulait que tout se fît à sa manière; mais elle me nourrissait bien, et, quand elle se fut un peu habituée à moi, elle me parla davantage, et je réussis plus d'une fois à la tromper, sans qu'elle s'en soit jamais aperçue. Quand elle était de bonne humeur, elle me disait en riant aux éclats:
—N'est-ce pas que vous autres gens de l'Iran, vous êtes plus bêtes que nos chevaux?
—Oui, maîtresse, répondais-je avec humilité, c'est bien vrai. Dieu l'a voulu ainsi!