—Les Turkomans, continuait-elle, vous pillent, vous volent, vous emportent vous-mêmes, et vous vendent à qui ils veulent, et vous ne savez pas trouver un moyen de les en empêcher.
—C'est vrai, maîtresse, répliquais-je encore; mais c'est que les Turkomans sont des gens d'esprit, et nous nous sommes des ânes.
Alors elle recommençait à rire aux éclats et ne s'apercevait jamais que son lait et son beurre diminuaient à mon profit. J'ai toujours remarqué que les gens les plus forts sont toujours les moins intelligents. Ainsi voyez les Européens! On les trompe tant que l'on veut, et, partout où ils vont, ils s'imaginent qu'ils sont supérieurs à nous, parce qu'ils sont les maîtres; ils ne savent pas et ne sauront jamais apprécier cette vérité que l'esprit est bien au-dessus de la matière. Les Turkomans se montrent exactement pareils. Ce sont des brutes comme eux.
Je fus employé par mes propriétaires à fendre du bois, à porter de l'eau, à conduire les moutons à la pâture. Quand je n'avais pas d'ouvrage, j'allais me promener à la campagne. Je m'étais fait quelques amis, et je chantais des chansons. Je savais aussi fabriquer des pièges pour prendre les souris et j'appris à quelques femmes à confectionner des plats persans que les hommes trouvaient admirables. On me récompensait, en me donnant du thé beurré et des galettes. Il y avait aussi assez souvent des noces et j'y dansais, ce qui faisait rire beaucoup toute l'assistance, qui, d'ailleurs, était de très bonne humeur, et on peut bien comprendre pourquoi. Notre camp, les camps voisins et toute la nation étaient dans un état d'exaltation à cause de la victoire. Les prisonniers regorgeaient et on s'attendait à gagner gros avec eux. Ensuite, le premier mouvement d'humeur passé, toutes les veuves avaient été enchantées de leur situation, et il ne se pouvait pas qu'il en fût autrement, car une jeune fille turkomane ne vaut pas cinq tomans en or, et il faut des circonstances particulières pour qu'on aille en chercher une, quand on veut se marier. Au contraire, une veuve a beaucoup de valeur, et elle est souvent estimée très haut. Cela dépend de l'expérience qu'elle a acquise pour la conduite d'un ménage, de sa réputation d'économie et de l'habitude qu'elle a de diriger tout autour d'elle. Et, en outre, on sait précisément si elle peut ou non donner des enfants à son mari. Quant à l'amour, vous pouvez bien penser que, avec la figure de ces dames-là, il n'en est pas question, personne n'y songe, ni ne comprend ce que ça peut être. J'essayai une fois de raconter à ma maîtresse la passion si touchante et si belle que Medjnoun éprouvait pour Leïla et qui me rappelait ma Leïla à moi-même, et me jetait dans des transports de douleur. Ma maîtresse me battit outrageusement pour avoir osé l'ennuyer de pareilles sottises. Elle était encore bien jeune; mais elle avait déjà eu deux maris avant celui qu'elle tenait pour le moment, et trois enfants par-dessus le marché. Aussi jouissait-elle d'une immense considération, et c'était un honneur pour moi, auquel j'étais sensible, que d'appartenir à une pareille dame.
Il y avait environ trois mois que je vivais là assez paisiblement, et je commençais à m'habituer à mon sort (en vérité, et comme je l'ai dit, il n'était pas très dur), quand un matin, me promenant désœuvré dans le camp, je fus abordé par deux autres esclaves persans comme moi, soldats du régiment de Goum, qui me dirent savoir d'une façon certaine, et qui me jurèrent sur leurs têtes, que nous allions être délivrés dans la journée et renvoyés à Meshhed.
On avait déjà fait courir ce bruit si souvent, et si souvent il s'était trouvé faux, que je me mis à rire et conseillai à mes camarades de ne pas trop croire à ce qu'on leur avait annoncé et de continuer à faire provision de patience. Cependant, en les quittant, je me trouvais, comme chaque fois que j'entendais de pareilles nouvelles, assez troublé et ému. Je sais bien qu'il se passe assez de vilaines choses dans l'Iran, et qu'on y trouve bien du mal; pourtant, c'est l'Iran, et c'est le meilleur, le plus saint pays de la terre. Nulle part au monde on n'éprouve autant de plaisir ni autant de joie. Quand on y a vécu, on y veut retourner; et quand on y est, on y veut mourir. Je ne croyais pas du tout à ce que mes deux camarades m'avaient dit, pourtant le cœur me battait et je me sentais triste, et si triste que, au lieu de continuer à me promener, je retournai chez mon maître.
Il venait précisément de descendre de cheval et je le vis qui causait avec sa femme. En m'apercevant, il m'appela.
—Aga, me dit-il, tu n'es plus mon esclave, on t'a racheté; tu es mon hôte, et tu vas partir pour Meshhed.
Je fus tellement saisi en entendant ces paroles, que je me crus sur le point d'étouffer, et il me sembla voir la tente tourner autour de moi.
—Est-ce vrai? m'écriai-je.