Le temps était superbe; la nuit, les étoiles brillaient aux cieux comme des diamants; le jour, un beau soleil éclatant couvrait le ciel et la terre de paillettes d'or, qui tombaient à flots de son cercle enflammé. L'univers entier nous riait, à nous autres pauvres malheureux soldats, oui, les plus malheureux, les plus abandonnés, les plus maltraités des êtres, qui sortions d'un excès de mal, pour retomber au moins dans l'espérance, et nous marchions allègrement, et nous chantions à pleins gosiers, et ainsi nous arrivâmes à deux heures de Meshhed. Nous voyions clairement devant nous venir, sur le ciel bleu, et les coupoles, et les minarets, et les murs émaillés de la mosquée sainte, et les innombrables files des maisons de la ville; et, comme nous pensions à ce que nous allions trouver tout à l'heure de bon pour nous dans le sein de cette apparition céleste, nous nous trouvâmes tout à coup arrêtés par deux régiments rangés en travers du chemin et devant lesquels se tenait une troupe d'officiers. Nous nous arrêtâmes et fîmes de profonds saluts.
Un moulla sortit du groupe des officiers et s'avança vers notre troupe. Quand il fut à portée de la voix, il éleva les deux mains en l'air et nous adressa le discours suivant:
—Mes enfants! gloire à Dieu, le Seigneur des mondes, puissant et miséricordieux, qui a retiré le prophète Younès du ventre de la baleine et vous des mains des féroces Turkomans!
—Amen! s'écria toute notre troupe.
—Il faut l'en remercier, en entrant humblement dans Meshhed, humblement, vous dis-je, et comme il convient à des malheureux prisonniers!
—Nous sommes prêts! nous sommes prêts!
---Vous allez donc tous, mes enfants, comme des hommes pieux et des musulmans fidèles, mettre à vos mains des chaînes, et la population entière, attendrie par cette preuve de vos malheurs, vous comblera de ses bénédictions et de ses aumônes.
Nous trouvâmes cette idée excellente et nous en fûmes charmés. Alors, des soldats sortis des rangs des deux régiments s'approchèrent. Ils nous mirent au cou des carcans de fer et aux mains des menottes, et on forma ainsi de nous des bandes de huit à dix enchaînés. Cela nous faisait rire beaucoup et nous nous trouvions très bien ainsi, quoique le poids de métal fût un peu accablant; mais il ne s'agissait que de le porter pendant quelques heures et c'était une vétille.
Quand notre toilette fut terminée, les tambours, la musique, les officiers et un régiment partirent en tête; nous venions ensuite dans notre équipage lamentable, mais fort contents, et sur nos talons marchait l'autre régiment. Bientôt nous aperçûmes la foule des Meshhedys venant à notre rencontre. Nous la saluâmes, et nous eûmes le plaisir de nous entendre couvrir de bénédictions. Cependant le tambour roulait, la musique jouait et quelques pièces de canon firent des salves en notre honneur.
Une fois dans la ville, on nous sépara; les uns prirent une rue, les autres une autre, et des soldats nous escortaient. Pour moi, avec les sept camarades enchaînés du même train, les menottes aux poings, le carcan au cou, on nous mena dans un corps de garde et il nous fut permis de nous asseoir sur la plate-forme. Là, le sergent qui commandait notre escorte nous engagea à solliciter la charité des passants. Cette idée était excellente; nous la mîmes à l'instant à exécution avec un succès merveilleux. Les hommes, les femmes, les enfants nous apportaient à l'envi du riz, de la viande et même des friandises; on nous donnait peu d'argent. Je crois que les braves gens qui venaient à notre aide n'en avaient pas beaucoup pour eux-mêmes.