Le soir, un officier arriva. Nous le priâmes de nous faire détacher et de nous laisser vaquer chacun à nos affaires. Pour moi, je ne songeais qu'à aller passer une bonne nuit, dont j'avais grand besoin, chez mon ami et parent, Moulla Souleyman. L'officier nous dit:
—Mes enfants, il faut être raisonnables. Vous autres, vous avez été délivrés par la générosité incomparable et surhumaine de mon oncle, le général Aly-Khan. Il a donné pour chacun de vous, à vos maîtres, dix tomans. Serait-il juste qu'il perdît une si forte somme? Non! ce ne serait pas juste, vous en conviendrez. D'autre part, s'il vous laissait aller, bien que vous soyez tous très honnêtes et incapables de renier vos dettes, le malheur veut que vous n'ayez aucune ressource. De pauvres soldats, où trouveraient-ils de l'argent? Dans cette pensée, mon oncle, la bonté même, va vous en faire trouver. En vous laissant la chaîne au cou jusqu'à ce que vous ayez réuni chacun quinze tomans que vous lui remettrez fidèlement, il vous procure le moyen de toucher le cœur des musulmans et d'exercer la charité publique. Ne vous désolez pas. Racontez vos malheurs, continuez à solliciter ceux qui vous approchent. Appelez-les tous, ces braves gens qui passent là! Ils viendront! Vous voyez qu'ils vous nourrissent très bien. Peu à peu la pitié les touchera davantage, et leurs bourses s'ouvriront. Je ne vous trompe pas. Dans quelques jours, quand vous n'aurez plus d'espoir de rien recueillir ici, on vous fera partir. Vous retournerez ainsi à Téhéran; de là, vous irez à Ispahan, à Shyraz, à Kermanshah, par toutes les villes de l'Iran Bien Gardé, et vous finirez par payer cette dette.
L'officier se tut, mais nous nous mîmes en colère; le désespoir nous prit, nous commençâmes à l'appeler fils de chien, et nous étions en bonne voie de ne pas épargner davantage ni son oncle, ni les femmes, ni la mère, ni les filles de son oncle (il n'en avait peut-être pas), quand, sur un signe de notre bourreau, nos gardiens nous tombèrent dessus, on nous battit, on nous jeta par terre, on nous foula aux pieds. J'eus presque une côte enfoncée, et ma tête fut toute enflée de deux grosses bosses. Alors, il fallut se rendre sage. Chacun se soumit, et après avoir, pour ma part, pleuré dans un coin une bonne demi-heure, je me résignai et commençai, d'une voix lamentable, à solliciter de nouveau les aumônes des passants.
Il ne manquait pas de gens charitables, et tout le monde sait que, grâces soient rendues au Dieu tout-puissant! il y a dans l'Islam grande bonne volonté à venir en aide aux malheureux. Les femmes, surtout, se pressaient en grand nombre autour de nous; elles nous regardaient, elles pleuraient; elles nous demandaient le récit de nos malheurs. Ils étaient grands, et, comme on le peut croire, nous ne cherchions pas à les diminuer; au contraire, nous ne manquions jamais d'ajouter à nos récits que nos femmes, nos cinq, six, sept, huit petits enfants en bas âge nous attendaient à la maison et mouraient de faim. Nous recueillions ainsi force menue monnaie et quelquefois des pièces d'argent. D'ailleurs, certains d'entre nous étaient plus chanceux que les autres.
On sait que nos régiments sont recrutés parmi les pauvres, qui, n'ayant ni amis, ni protecteurs, ne peuvent se soustraire à la vie militaire. Quand on veut des soldats, on ramasse dans les rues et dans les cabarets des villes, et dans les maisons des villages, ce qui ne peut pas se faire réclamer. Ainsi, nous étions là, à notre chaîne, des hommes faits, des enfants de quinze ans et des vieillards de soixante et dix, parce que, quand on est soldat, c'est pour toute sa vie, à moins qu'on ne trouve moyen de se faire exempter ou de s'enfuir.
Ceux qui parmi nous recevaient le plus d'aumônes, c'étaient les plus jeunes. Il y en avait un, joli garçon de seize ans, né à Zendjân, qui fut délivré au bout de quinze jours tant on le comblait de toutes parts. Il est vrai qu'il avait la figure d'un ange. Pour moi, je réussis à faire prévenir Moulla Souleyman de mon triste sort. Le brave homme accourut, se jeta à mon cou, et, au nom de notre chère Leïla, il me donna un toman. C'était beaucoup. Je le remerciai fort. Peut-être en aurais-je obtenu davantage; mais, le lendemain, on nous fit partir de Meshhed pour nous diriger sur Téhéran.
Mes camarades et moi, nous fîmes une chanson qui racontait nos malheurs, et nous en régalions les paysans le long de la route. Cela nous valait toujours quelque peu. D'ailleurs, la charité des Musulmans nourrissait les pauvres captifs mieux qu'elle ne l'avait fait jadis pour les soldats du Roi, et nos gardiens en profitaient comme nous. Seulement, il fallait que chacun de nous prit bien garde à ses petites recettes, car soit nous-mêmes, soit nos soldats, nous ne pensions naturellement qu'à nous emparer de ce qui n'était pas à nous. Pour moi, je tenais mon argent serré dans un morceau de coton bleu; je ne le montrais à personne et l'avais attaché sous mes habits, par une corde. Quand nous arrivâmes dans la capitale, je peux bien avouer maintenant que je possédais, avec le toman en or que m'avait donné mon cousin, quelques sahabgrans en argent et force shahys de cuivre, environ trois tomans et demi. Certains de mes camarades étaient, j'en suis sûr, plus riches que moi; mais d'autres étaient plus pauvres; car un vieux canonnier appelé Ibrahim, qui était mon voisin de chaîne, n'obtenait jamais rien, tant il était laid.
En arrivant à Téhéran, on nous conduisit justement à mon ancien corps de garde et on nous mit en exposition sur la plate-forme. Les gens du quartier, me reconnaissant, accoururent: je fis le récit de nos malheurs, et on était en train de nous donner beaucoup, lorsque arriva un véritable miracle. Dieu soit loué! Que les Saints Imams soient bénis et que leurs noms sacrés soient exaltés! Amen! Amen! Gloire à Dieu, le Seigneur des mondes! Gloire à Dieu!
Un miracle, dis-je, arriva et ce fut celui-ci. Comme toujours, il s'était rassemblé autour de nous beaucoup de femmes. Elles se pressaient les unes sur les autres et s'avançaient de leur mieux pour nous bien considérer, de sorte que moi, qui racontais nos infortunes au public, je me trouvais avoir en face comme un mur de voiles bleus et blancs, aligné devant moi. J'en étais à cette phrase, que je répétais souvent avec onction et désespoir:
—Oh! Musulmans! oh! Musulmans! Il n'y a plus d'Islam! La religion est perdue! Je suis du Khamsèh! Hélas! hélas! je suis des environs de Zendjân! J'ai une pauvre mère aveugle, les deux sœurs de mon père sont estropiées, ma femme est paralytique et mes huit enfants expirent de misère! Hélas! Musulmans! si votre charité ne se hâte de me délivrer, tout cela va mourir de faim, et, moi je mourrai de désespoir!