Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne, qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait de notre tendance un peu physique au recueillement.
Nous étions aussi sous l'influence mélancolique de cette stellaire obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles tombaient déjà, tout près de nous.
Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.
Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté de lui un drame en un acte, en vers, La Rencontre, se résumant en trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une très pure poésie.
Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle. C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front grave; il venait de l'île Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma, Dierx disait le bruissement des filaos, la houle vaste où s'endormait son île natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues;—puis, les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes, ayant des yeux merveilleux. Les yeux de Nyssia, par exemple, apparaissaient en ses transparentes strophes.
Avec les années, sa poésie, s'est faite plus profonde. Sans l'inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d'un sensualisme idéal. Bien qu'il devienne peu à peu célèbre dans le monde supérieur de l'Art littéraire, ses livres: les Lèvres closes, la Messe du vaincu, les Amants, Poèmes et Poésies, etc., édités par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,—et je suis sûr qu'il n'en souffre pas.
C'est qu'en cette poésie vibrent des accents d'un charme triste, auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare poète, si peu soucieux de réclame et de «succès», connaît l'art de serrer le cœur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attardé, de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux passants.
Et le fait est que la sensation d'adieux, qu'éveille sa poésie, oppresse par sa mystérieuse intensité; le sombre de ses Ruines et de ses Arbres et de ses Femmes aussi, et de ses Cieux, surtout! donnent l'impression d'un deuil d'âme occulte et glaçant. Ses vers pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre qu'en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez ce poète,—si l'on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides sont toujours attirées par l'Espérance.
Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu'il ait le front touché d'un rayon de cette Étoile du soir que chanta, dans les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.