—Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs... Où sont donc ces dames?

—Mais, au salon... je pense!... répondit négligemment M. Marras.

Sur cette réplique, toute naturelle,—mais dont l'intonation bizarre le fit presque chanceler,—le brillant invité de passage, saluant à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite, et, sans doute, court encore,—irréprochable.

C'est ainsi que l'on évinçait poliment les curieux dans cette maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laissée par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d'une féerie compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes, où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Après les éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée d'automne, qui était d'un bleu pâle et très douce.


Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia: près d'elle, M. Marras parlait d'arcanes magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me rappelle cette soirée d'étoiles.

Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait avec le «sourire silencieux du trappeur» M. de Polignac, le jeune et sympathique incendiaire à la mode, l'anarchiste à la tenue correcte, aux manières exquises,—lequel causait, à voix basse, avec M. Henri Delaage, le medium, qui, entre deux évocations, venait parfois consumer un Cigare-des-Brahmes en ce séjour.

Près du jet d'eau qu'elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la nuit.—Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos réunions, mais dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons et la richesse des lignes, notamment sa Narcissa.

Debout, appuyée à la petite charmille, qu'elle dépassait presque de son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de ses fantaisies de la Vie parisienne ou de Gil Blas:—dans une allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et Stéphane Mallarmé devisaient.

Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin. Des cris s'élevaient du côté d'un guéridon solitaire, auprès duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez, l'auteur de la chanson célèbre: À la Grand' Pinte, M. Auguste de Châtillon, venait de lire, à l'auteur des Roses remontantes, M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée: Moutonnet. Or, il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge, en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s'étant accrochées à une branche folle, y demeuraient suspendues—«damonoclétiquement» selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour éviter, s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets qu'il devait à son vieil ami,—lequel, cependant, aigri par l'éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette incartade,—qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.