Mais non:—le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression «profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette qualité de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait. Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu saluer le public.—Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis: d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde, avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément, traduire l'«Aimez-vous les uns les autres!» par l'«Embrassons-nous et que ça finisse!...» C'était d'un touchant capable de faire sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn, avec d'entrecoupés Nous ne nous quitterons plus!—Dans un coin, l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier un vague Nunc dimittis. Si bien qu'en ces temps de Zutisme induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont en voie d'accomplissement,—bref, qu'au train d'indifférence où s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se procurer,—après avoir affamé tout le monde,—de plus solitaires caveaux de famille),—vont se convertir, en toute hâte... POUR NE RIEN LAISSER PERDRE.
Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de désir,—assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous israélites, en notre premier père?...—Certes, pélerins de ce globe sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en route;—mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à présent, divisés, aujourd'hui,—n'est-il pas vrai?—les prestiges de la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout, du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne volonté!...—Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme, mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de famille,—d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,—et de m'occuper d'autre chose.
D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question de talent, le simple sujet traité par l'auteur de l'Amante du Christ, provoquait l'attention, les controverses, et faisait tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des personnages principaux.—Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.
Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?
Soudain, voici que, dans le Figaro du 2 novembre récent, les mots: «Avant tout, je suis un chrétien fervent», (signés de l'auteur de la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici qu'ailleurs il ajoute: «Catholique, apostolique et romain».
Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,—précédée d'une eau-forte de Félicien Rops—et je viens de la lire.
—Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux intéressés les très humbles réflexions suivantes—non que je m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale—mais parce que c'est la première et qu'il est bon de prendre des mesures préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi le journal le Gil Blas n'aurait-il pas, de temps à autre, une note grave,—à l'usage des personnes atteintes d'âme?
1o La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de l'Histoire d'Israël, le notoire M. Ledrain.—Cet éclairé personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,—le baiser de l'Euphémisme aux lèvres,—à nous révéler que Notre-Seigneur n'est qu'«un nabi de la verte Galilée, le plus séduisant des fils de l'homme, un juste, un jeune maître de haute raison, etc.»—Ce qui revient à le traiter d'imposteur.—Il ajoute: «À l'exception de la femme de Madgala, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut, sur le Calvaire, abandonné de tous, même de son père.» Or, pourquoi la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils, comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?
Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet esprit supérieur, en les préoccupations que voici—«La Magdeleine aime-t-elle Jésus avec tous ses sens? Éprouve-t-il en respirant l'arome de ses cheveux et en sentant la chaleur de ses lèvres, quelque sensation délicieuse? Le poète ne le dit pas. Du moins, la tendresse de Jésus reste cachée derrière un voile. C'est ce qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE historique.»