Quant au «théâtral» et au «déclamatoire», on ne l'évite pas. On conserve les mille fantasmagories d'un cérémonial suranné, les hermines et les robes rouges de la Cour d'assises, le ton solennel de la sentence, le déploiement nocturne des troupes, le salut funèbre des sabres, l'embrassement du prêtre, (qui ne doit plus sembler à d'aucuns qu'une dernière concession au moyen âge, une perte de temps), toute cette antique mise en scène de mystérieux symboles, on la tolère,—mais en éludant comme oiseux celui de l'Échafaud qui, seul, les conclut, les sanctionne et en rétracte l'intime réalité; l'on dément le respect (dès lors douteux!) dont on feignait de les honorer jusqu'à lui; l'on compromet ainsi le sérieux de tout le reste de la Loi, ce qui ne peut qu'inquiéter gratuitement les dernières consciences.
On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la loi sans infirmer les autres et faire douter de leur gravité.
Au dire de quelques-uns, la presse qui entoure la guillotine, aujourd'hui, suffit à la publicité de l'exécution: la plate-forme ne ferait plus que double emploi.—Mais c'est le fait unique de tuer au grand air qui constitue la publicité donnée par la Loi! La presse n'est là que pour constater cette publicité même, dont elle fait partie, et pour la divulguer ensuite à la foule, comme le vent qui passe emporte un cri.
La Plate-forme notifie tout autre chose! En effet, l'État s'arrogeant, ici, froidement, un attribut d'un caractère extra-vital, absolu, divin, pour ainsi dire, l'Échafaud, dans son figuré, ne doit être élevé au-dessus du niveau moyen des têtes humaines que par ce qu'il représente et matérialise le terrain supérieur de la Loi—qui, au-dessus de toute vengeance individuelle ou sociale avertit et préserve SEULEMENT au moyen de l'expiation même,—et qui, ne pouvant en aucun cas, descendre jusqu'au criminel, l'élève jusqu'à elle pour ne le frapper qu'à hauteur d'Humanité.
La guillotine, en un mot, n'est qu'un billot perfectionné, lequel n'a de raison d'être que sur sa plate-forme officielle. Elle et lui sont d'ensemble. Une même dénomination sombre enveloppe leur œuvre commune. Aux yeux de la foule, les marches de l'Échafaud sont impressionnantes pour le même motif que les gradins d'une estrade sur laquelle on distribue des récompenses sont honorifiques. Car ce n'est pas sur un échafaud d'où l'on puisse descendre, ni sur un tel échafaudage, que monte ici le criminel: être monté sur l'Échafaud signifie que l'on y est mort—et ce qui constitue l'exemple, bien plus que le spectacle restreint du fait, c'est la tradition d'effroi de cette parole autour d'un nom. Avoir été guillotiné n'est qu'une locution elliptique sous-entendant, quand même, sur l'Échafaud. De telle sorte que soustraire celui-ci de l'exécution, c'est faire mentir la Loi, c'est avouer qu'on ne l'ose plus qu'à demi, ce qui est d'une timidité indigne d'une jurisprudence respectée.
Concluons.—Si, comme on nous l'affirme, cette étrange modification n'est due qu'à l'imaginative du feu l'exécuteur précédent, je trouve qu'il a excédé, ici, son mandat. Qu'il ait amélioré l'économie de la machine, rien de plus louable! Mais qu'il ait touché à ce qui doit la supporter... ceci n'était plus de son ressort. Ce fut là du zèle, et l'esprit de la Loi ne saurait s'inspirer, dans l'espèce, des uniques lumières de ce conseiller. Or, cette guillotine tombée, sournoise, oblique, dépourvue de l'indispensable mesure de solennité qui est inhérente à ce qu'elle ose, a simplement l'air d'une embûche placée sur un chemin. Je n'y reconnais que le talion social de la mort, c'est-à-dire l'équivalent de l'instrument du crime.
Bref, on va se venger ici, c'est-à-dire équilibrer le meurtre par le meurtre,—voilà tout, c'est-à-dire commettre un nouveau meurtre sur le prisonnier ligotté qui va sortir et que nous guettons pour l'égorger à son tour. Cela va se passer en famille. Mais, encore une fois, c'est méconnaître ce qui peut seul conférer le droit de tuer dans cet esprit-là, de cette façon-là! L'ombre que projette cette lame terne sur nos pâleurs nous donne à tous des airs de complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser, à hauteur acceptable, notre billot national. Le devoir de l'État est d'exiger que l'acte suprême de sa justice se manifeste sous des dehors mieux séants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa dignité même, qui résume celle de tous, n'a pas à traiter avec tant de révoltant dédain cette forme humaine qui nous est commune avec le condamné et en France, définitivement, on ne peut saigner ainsi, à ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot, devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: Ici l'on rogne.
Que signifient ces deux cyniques ressorts à boudins qui amortissent sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on l'entende?—Ah! mieux vaudrait abolir tout à fait cette vieille loi que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons à la Justice l'Échafaud dans toute son horreur salubre et sacrée, ou reléguons à l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine déchue et mauvaise, qui humilie la nation, écœure et scandalise tous les esprits et ne fait grand'peur à personne.
Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la presse française,—et l'on a prétendu, même, que cette question ne la regardait pas.
Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé du raisonnement suivant dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait indiscutable.