C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées convenables par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique, aussi, les juge convenables, pour ne pas dire plus: et que, par conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux lorsque la presse en vient à la formuler.

Oui, tout le monde s'écœure, depuis longtemps, des impressions de boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du sol!

Quelque positif que puisse être le raisonnement,—si, toutefois, il y eut raisonnement,—en vertu duquel tel ou tel personnage a pris sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, (est-ce qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prétendons que cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanité.


Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain, suivi d'une rumeur. Un «curieux» (on dirait que c'est toujours le même), vient de se laisser choir d'une échelle, d'où il voulait «mieux voir», et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien, «fracturé la boîte osseuse». On l'emporte agonisant.—Tout à l'heure, il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille: «C'est toi qui passes le premier».—Ah! quel rêve, cette vie! Quel feu de paille attisé par des ombres!... Cependant, la foule n'accorde aucune attention à ce décès: l'incident n'est, pour elle, qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la planche.—Pourquoi son trépas n'intéresse-t-il personne? N'est-ce donc pas mourir qu'on est venu voir?

Non. Pas précisément, puisque tête brisée vaut tête coupée. D'ailleurs, derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas «couper la tête».—Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le froid et les ténèbres?... Pour communier moralement et du plus près possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, est averti de l'instant où il va mourir. C'est, jointe à la célébrité sinistre de cet homme, la seule solennité de SA MORT qui fascine la foule et l'épouvante; c'est, enfin, ce qui reste de l'échafaud dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise peut-être et lui donne à réfléchir! Et non point la mort en soi, laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours, pour lequel elle ne se dérangerait pas—attendu, vous le constatez, que le phénomène en est si insignifiant à ses yeux qu'elle vient d'y demeurer complètement indifférente.


Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.

Me voici tout auprès du sombre instrument: j'ai pris place dans une sorte d'éclaircie de l'allée vivante dont il a été parlé. Il faut examiner jusqu'à la fin tout cet accomplissement.

Quatre heures et demie sonnent. Les formalités du réveil et de la hideuse toilette sont terminées. À travers la petite porte, scindée dans le portail même de la prison, je vois qu'on lève la grille de l'intérieur: le condamné est en marche vers nous, déjà, sous les galeries—et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs gonds huilés.