Hélas! c'était impossible. On ne pouvait lui servir son plat favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n'ayant jamais commencé. Le Candidat dure toujours, avec son auréole de satellites; il est, voilà tout; il continue au sortir de la salle, en renchérissant peut-être. C'est le serpent qui se mord la queue! Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les gens qui ont osé réclamer une chose pareille.

«Mais... ce n'est pas une pièce, alors!» dit le public, avec ce sourire qui le distingue.

Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'être véritablement humain qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une «pièce»?

Les gens qui font des pièces disent-ils: «J'écris un drame»? Non, ils disent: «J'ai une grosse machine sur le chantier.» Est-ce que l'on dit: «C'est une œuvre bien faite»? Non, mais: «Voilà une «pièce» bien charpentée». Est-ce que l'on dit: «L'habileté scénique»? On dit: «Les ficelles du théâtre».

De sorte que ce n'est peut-être point par incapacité que certains auteurs écrivent de mauvaises «pièces», celles-ci étant, en réalité, beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.

Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il s'attendait à un succès d'applaudissements: un tel succès eût été pour lui, au contraire, d'un désappointement réel, quelque chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a été d'écrire non une «pièce», mais d'exhiber une superbe collection d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.

Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence? Non. Il baisse la tête et il veut s'en aller, car il ne «s'amuse» pas. Pour ce qui est de l'argent que coûte un fauteuil ou une loge, il est d'usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du procès.

Inutile d'analyser cette œuvre curieuse et parfois sombre. Le Candidat ne dépend pas de son intrigue, il est situé plus haut que l'ingéniosité du détail, plus ou moins «combiné». Sans cela, nous déclinerions l'honneur de nous en occuper. M. Heurtelot, Mlle Louise, maître Gruchet, ont leur valeur nominale, sans doute; mais qu'ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre, peu importe la mèche du flambeau. Le Candidat contient des scènes écrites splendidement, et d'une âpreté d'observation extraordinaire. Voilà l'important. C'est une œuvre morale, car c'est la photographie de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la Vérité, ce qui cause une expression fantastique. Rousselin est tout simplement épouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la foudre!

Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d'un vieux cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa fille unique, le renoncement au fiancé qu'elle aime, afin d'assurer par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d'analogue pour sa pierre philosophale.

La scène de l'Aumône souillée par l'intérêt superstitieux est saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d'une belle montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu lui-même en demeure de l'oindre député, et lui force la carte... d'électeur.