Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent, si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui, malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou d'injustice volontaires.—Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le Temps,—à propos de l'une de mes œuvres représentée ces jours-ci, au Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:

«—Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette petite salle... qui était comble...

Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité des articles qui venaient de paraître à ce sujet,—soit cent vingt ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,—n'a point passé inaperçue du signataire,—qui ajoute:

«—J'ai CRU VOIR que, sous la phraséologie des compliments de commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette œuvre... en laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a reçu un accueil ASSEZ FROID, même des amis de l'auteur. Et je n'en parlerai pas, car, puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien faire, la discussion ne serait pas utile.»

Je n'ai pas à défendre mon ouvrage, qui, une fois écrit, ne m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre. Quelque évident et incontesté—sinon par lui—que soit le beau succès, (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve. M. Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait monstrueux que ce drame lui eût agréé! et qu'il n'était nullement besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera jamais.

Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte, pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en affirmant, en cette œuvre, une valeur positive et en constatant son succès réel;—qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de «phraséologie»,—cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils me tiennent.—Il n'avait pas à les résumer en une interprétation malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper,—pas même à répondre. Mais il s'agit de ceci, que des écrivains aussi soucieux, avant tout, de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent traités par lui, à son sujet, de «complaisants DE COMMANDE», simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une opinion qui diffère de la sienne. Je me vois donc, cette fois, contraint de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser, au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas l'un de nos invités que j'ai à défendre: je suppose que celui-ci s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement d'épaules;—c'est leur collectivité, pour abstraite qu'elle soit, que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.


À vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M. Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi. Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de cette vétille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'idée même ne lui en est pas venue.

Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à l'étranger.