Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal le Gaulois, en date des 23, 24 et 25 juin 1870.—Au long d'un article intitulé les Talons ronges, M. Francisque Sarcey (ex-talon rouge lui-même, ayant longtemps signé Sarcey de Suthères, car il était né en cette localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute «sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord, ne le trouvèrent pas.—Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même, dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé Une erreur, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout sur le ton léger des Errare humanum est qui est spécial aux natures sagaces, pressées de causer d'autre chose.—Mais M. de Nieuwerkerke ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis, MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois, M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante, insérée au Gaulois du 25, et reproduite par les autres journaux:
«Je ressens un réel chagrin d'avoir employé, a l'égard de M. le comte de Nieuwerkerke, des expressions en désaccord avec l'estime que je professe pour sa personne;—et, dans le nombre des idées émises par moi, il y en a que je n'aurais jamais du exprimer,—d'aucune façon. Car on ne doit jamais attaquer les personnes.»—(Ah! cela, c'est très vrai! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les conséquences possibles d'un tel acte).—«attendu que l'homme peut avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres.»—(?)
Signé: Francisque Sarcey.
De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux», pourraient inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire. M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule à l'épée, il sait tenir un pistolet.—Ainsi, d'après une légende, ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé de ce glorieux chapeau: fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons. C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque, par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait CRU VOIR, il avait mal vu.—Inclinons-nous donc, sans commentaires, et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs, tout simples et tout naturels, au sujet de son lapsus calami, comme il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son professorat.
Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère), de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité.—Il sut quitter le Gaulois, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant il compte, à son actif, divers travaux littéraires, savoir: 1o sa brochure si remarquable intitulée: Faut-il s'assurer? (laquelle il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2o, le si intéressant livre intitulé: Le Nouveau seigneur du village, où l'ascétique protecteur du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades, sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les œuvres des grands hommes.
Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité,—et pour éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M. Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.