Peut-être bien, aussi, grâce à une soudaine méfiance.
La loi, malgré eux, a passé! enlevant, quand même, leurs suffrages.
Mais lorsqu'il s'est agi de procéder à l'élection d'un nouveau chef de l'État, au cas de la définitive démission de M. Grévy, un incident des plus bizarres s'est produit.
Se couvrant de raisons troubles, évasives, pusillanimes, oiseuses, même, à l'estimé du Congrès,—chacun des candidats à la Présidence a cru devoir décliner l'honneur d'être le premier à se laisser ceindre le front du libéral diadème!... Sans se prononcer contre cette mesure, aucun d'eux n'a paru tenir à prêcher d'exemple, à servir, en un mot, de précédent pour ses successeurs!—L'Assemblée se trouvait donc prise en ce dilemme:
Ou renoncer à cet utile et séduisant projet de loi,—ou se passer de Président, «cette cinquième roue au carrosse», comme disait autrefois M. Grévy.
Le statu quo menaçait de se prolonger, lorsqu'un sénateur de l'un des centres, M. Jules Simon, dont nous ne pouvons que résumer l'éloquent discours, émit la solution suivante:
«—Bien que volontairement démissionnaire, ou tout comme, M. Grévy paraît ne quitter qu'à regret son poste souverain. Ce n'est, après tout, que pour des mésentendus, dont il est assez peu responsable, qu'il est tombé dans la disgrâce du pays, et que, par suite, nous lui avons témoigné quelque froideur.
«Devant les graves difficultés, déclarées même insurmontables, qui se présentent, lieu ne serait-il pas d'écarter bien des scrupules,—vains peut-être—et ne nous souvenant plus que des longues et prospères années que nous devons à son gouvernement,—de soumettre à sa haute sagesse, l'embarras politique où nous nous voyons?... Qui sait! Alors que tous reculent, peut-être accepterait-il de se dévouer, lui, jusqu'au sacrifice de sa chère simplicité, pour affermir cette fois à jamais la République;—peut-être saisirait-il encore cette occasion suprême de prouver à la France à quel point elle s'est récemment abusée!...»
«Dans le cas où nous n'aurions pas en vain compté sur son désintéressement en cette circonstance, il va sans dire qu'en présence de ce service exceptionnel, la nation tout entière, en la sympathique indulgence qu'elle lui garde quand même, oublierait, sans nul doute les griefs, d'ailleurs très vagues, qu'elle croit avoir contre lui... et dont certain divorce, au besoin suivi de bannissement, suffirait à faire disparaître les dernières traces.—Par ce coup d'État pacifique, par ce 2 Décembre permis; par cette diversion victorieuse, M. Jules Grévy redeviendrait possible. Et le Congrès apaisé, refusant d'accepter la démission des pouvoirs du Président, celui-ci pourrait continuer d'occuper la charge qu'il aime jusqu'à l'expiration légale de son mandat.»
Ce discours, écouté par le Congrès tout entier avec la plus grande attention a d'abord été suivi de quelques instants d'une sorte de comateux silence, tant la stupeur qu'il causa fut profonde. Bientôt, toutefois, une soudaine explosion de clameurs terribles, de trépignements, vociférations même,—inexprimable—éclata; les fameux cris d'animaux de la discussion du Quorum se rénovèrent. Les interjections les plus triviales se sont croisées;—et c'est alors que le Centre gauche, effrayé de son œuvre, a fait brusquement volte-face et s'est montré d'une hostilité inconcevable au projet que lui-même avait présenté.