Et comment les pensées moroses d'un ensemble d'hommes n'auraient-elles pas cette occulte énergie, alors qu'en de simples entourages d'objets inanimés les événements futurs, comme s'ils se dégageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec les impressions que semblaient évoquer, déjà, les formes mêmes de ces objets?

—Considérez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI. Entrez, seul—et laissez venir en votre esprit les pensées que suggère le style des objets environnants. Contemplez-les avec attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes cinéraires sur lesquelles tombent, en plis désolés, ces longs voiles, ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en médaillons revêtus d'étoffes aux couleurs systématiquement éteintes? Ces peintures trop charmantes, aux tons crépusculaires, où des oiseaux s'envolent si loin dans le soir, où des fleurs semblent si près de se faner, à peine écloses, où les féminins sourires paraissent empreints d'une grâce si mystérieusement triste:—et dites si, sur toutes ces choses, ne semble pas être tombée, dès leur mélancolique survenance, la fine poussière ensevelissante des siècles!

Ici, tout est présage: tout annonce une fin, un déclin, une inévitable disparition. Comment la noblesse d'un règne s'est-elle plu, durant un quart de siècle, à vivre en l'usage, l'aspect, sous le regard, enfin, de semblables objets!...—Aveugles, ceux qui n'ont pas remarqué l'intime expression de ces meubles pâles! Sourds, ceux qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui résulte de leur présence! Sunt lacrymæ rerum!... il fallait que ce sablier doré laissât couler son sable idéal! Et que tombât ce crépuscule! Et que l'heure de toute cette fin sonnât à ce cadran coquet et sombre! Et que chacun de ces longs voiles essuyât des yeux en deuil! Et que ces urnes cinéraires continssent des cendres.

Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus concrète réalité. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophétisée! Car les décrets du Destin s'incarnent, peu à peu, en tout ce qui nous environne, et l'Homme ne fait qu'attirer par mille chaînons ce qui lui arrive.

Ainsi, cette nuit, dans le trouble où nous avaient jeté les funèbres bulletins de Frohsdorf, j'écrivais, au bruit d'une fête publique, ces lignes consternées.

Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre qui pesait sur nos pensées! Que signifie ce tintement de cloches de Pâques? J'entends des voix amies qui crient la bonne nouvelle!—Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait aussi l'homme du miracle?

—Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Français revient à la vie! La Saint-Henri est de joyeux augure! Adieu l'anxiété! Élevons nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence présage la résurrection!


Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte une santé doit l'accompagner d'un vœu cordial, je dirai:

—Sire, alleluia! que ce toast soit le premier qui sonne votre retour sur le sol natal! À vous boivent ceux-là que console de toutes les épreuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la récompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegardée! S'il eût fallu à la Providence que l'âme du roi de France entrât, du fond de l'exil, dans la sainte lumière, la hauteur de notre tristesse eût été digne de votre souveraine intégrité, puisque Votre Majesté ne douta jamais de notre foi.