Les arts vont s’en ressentir. Grâce à lui, dans quelque dix ans, le tableau de la Fille du Tintoret ne sera plus remarquable que comme coloration, et les marches funèbres de Beethoven et de Chopin ne se comprendront plus que comme musique de danse.

Oh! nous n’ignorons pas contre quels préjugés doit lutter Schneitzoëffer!... Mais, sommes-nous, oui ou non, dans un siècle pratique, positif et de lumières? Oui.—Eh bien! soyons de notre siècle! Il faut être de son siècle.—Qui est-ce qui veut souffrir, aujourd’hui? En réalité?—Personne.—Donc, plus de fausse pudeur ni de sensiblerie de mauvais aloi. Plus de sentimentalités stériles, dommageables, le plus souvent exagérées, et dont ne sont même plus dupes les passants—aux coups de chapeaux convenus devant les corbillards.

Au nom de la Terre, un peu de bon sens et de sincérité!—Quelques grands airs que nous prenions, étions-nous visibles au microscope solaire il y a quelques années? Non. Donc ne condamnons pas trop vite ce qui nous choque, faute d’habitude et de réflexion suffisante! Courageux libres penseurs, mettons à la mode la dignité souriante de la douleur filiale, en l’émondant, à l’avance, de ses côtés écervelés qui frisent, parfois, le grotesque.

Disons plus: la pieuse prostration de l’enfant qui a perdu sa vieille mère, par exemple, n’est-elle pas (de nos jours) un luxe que les indigents, harcelés par une tâche obligatoire, ne peuvent se permettre? Le loisir de cette songerie morbide n’est donc pas de première nécessité: l’on peut, enfin, s’en passer. Les gémissements des personnes aisées sont-ils autre chose qu’un gaspillage du temps social compensé par le travail des classes laborieuses qui, moins favorisées de dame Fortune, renfoncent les leurs.

Le rentier ne larmoie sur ses défunts qu’aux frais des besogneux: il se fait offrir, implicitement, le coût social de cette prérogative, les pleurs, par ceux-là mêmes qui n’ont le moyen d’en répandre qu’à la dérobée.

Nous appartenons tous, aujourd’hui, à la grande Famille humaine; c’est démontré. Dès lors, pourquoi regretter celui-ci plutôt que celui-là?... Concluons: puisque tout s’oublie, ne vaut-il pas mieux s’habituer à l’oubli immédiat?—Les grimaces les plus affolées, les sanglots, les hoquets les mieux entrecoupés, les hululations et jérémiades les plus désolées ne ressuscitent, hélas! personne.

Et, fort heureusement, même, à la fin!... Sans quoi ne serions-nous pas bientôt serrés, sur la planète, comme un banc de harengs?—Prolifères comme nous le devenons, ce serait à n’y pas tenir. L’inéluctable prophétie des économistes s’accomplirait à courte échéance; le digne Polype humain mourrait de pléthore,—et,—les débouchés intermittents des guerres ou des épidémies une fois reconnus insuffisants,—s’assommer, réciproquement, à grands coups de sortie-de-bal, deviendrait indispensable si l’on persistait à vouloir respirer ou circuler sur ce globe,—sur ce globe où la Science nous prouve, par A plus B, que nous ne sommes, après tout, qu’une vermine provisoire.

Ceci soit dit pour ces persifleurs, vous savez? pour ces sombres écrivains qu’il faut relire plusieurs fois si l’on veut pénétrer la véritable signification de ce qu’ils disent.

—«Sans douleur! Messieurs! accourez! Demandez! Faites-vous servir! 7 fr. 95 avec la boîte!—Voyez... mesdames et messieurs, voilà l’objet!... L’âme est au fond. Elle doit être au fond!—Le tableau que vous apercevez là, sur la devanture, au bout de ma baguette, représente l’illustre professeur, au moment où, débarquant sur les bords heureux de la Seine, il est accueilli par M. Thiers, le Shah de Perse, et une foule de personnages éclairés.—L’instrument est inoffensif! Totalement inoffensif. Surtout, si l’on veut bien prendre la peine de parcourir—(non d’un œil hagard et distrait, comme celui dont vous m’honorez en ce moment sublime, mais avec attention et maturité)—l’instruction qui l’accompagne. Les réactifs employés,—révulsifs, toxiques et sternutatoires,—étant le secret de l’inventeur, l’Administration des brevets nous interdit, malheureusement, de les divulguer. L’avis nous en est parvenu hier, par les soins du Bureau des cocardes.

»Toutefois, pour rassurer les clients de la Bourgeoisie, classe à laquelle s’adresse, tout spécialement, le professeur, nous pouvons révéler que la mixture contenue dans la boule de cristal multicolore dont se constitue l’Appareil en sa forme, est à base de nitro-glycérine et chacun sait que rien n’est plus inoffensif et plus onctueux que la glycérine. On l’emploie journellement pour la toilette. (Agiter avant de s’en servir.)—Hâtez-vous! Ces bijoux orthopédiques du cœur sont le succès de l’époque! On les enlève par grosses! La manufacture de Nuremberg est surmenée!...