M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il était en scène! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches.
Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable; puis, détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.
Et les oiseaux chantaient! je voyais des fleurs au pied des arbres! de vrais arbres! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée! Quelle terrible antithèse!
—Une!... deux!... trois!... cria Prosper, à intervalles égaux, en frappant dans ses mains.
J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups du régisseur. Une double détonation éclata en même temps.—Ah! mon Dieu, mon Dieu!
D*** s’interrompit et mit la tête dans ses mains.
—Allons! voyons! Nous savons que tu as du cœur... Achève! crièrent, de toutes parts, les convives, très émus à leur tour.
—Eh bien, voilà! dit D***,—Raoul était tombé sur l’herbe, sur un genou, après avoir fait un tour sur lui-même. La balle l’avait frappé en plein cœur,—enfin, là!—(Et D*** se frappait la poitrine.)—Je me précipitai vers lui.
—Ma pauvre mère! murmura-t-il.
(D*** regarda les convives: ceux-ci, en gens de tact, comprirent, cette fois, qu’il eût été d’assez mauvais goût de réitérer le sourire de la «croix de ma mère». Le «ma pauvre mère» passa donc comme une lettre à la poste; le mot, étant réellement en situation, devenait possible.)