Il s’appelait le comte Félicien de la Vierge; il possédait le château de Blanchelande, en Basse-Bretagne. Une soif d’existence brûlante, une curiosité de notre merveilleux enfer, avait pris et enfiévré, tout à coup, ce chasseur, là-bas!... Il s’était mis en voyage, et il était là, tout simplement. Sa présence à Paris ne datait que du matin, de sorte que ses grands yeux étaient encore splendides.
C’était son premier soir de jeunesse! Il avait vingt ans. C’était son entrée dans un monde de flamme, d’oubli, de banalités, d’or et de plaisirs. Et, par hasard, il était arrivé à l’heure pour entendre l’adieu de celle qui partait.
Peu d’instants lui avaient suffi pour s’accoutumer au resplendissement de la salle. Mais, aux premières notes de la Malibran, son âme avait tressailli; la salle avait disparu. L’habitude du silence des bois, du vent rauque des écueils, du bruit de l’eau sur les pierres des torrents et des graves tombées du crépuscule, avait élevé en poète ce fier jeune homme et, dans le timbre de la voix qu’il entendait, il lui semblait que l’âme de ces choses lui envoyait la prière lointaine de revenir.
Au moment où, transporté d’enthousiasme, il applaudissait l’artiste inspirée, ses mains demeurèrent en suspens; il resta immobile.
Au balcon d’une loge venait d’apparaître une jeune femme d’une grande beauté.—Elle regardait la scène. Les lignes fines et nobles de son profil perdu s’ombraient des rouges ténèbres de la loge; tel un camée de Florence en son médaillon.—Pâlie, un gardenia dans ses cheveux bruns, et toute seule, elle appuyait, au bord du balcon, sa main dont la forme décelait une lignée illustre. Au joint du corsage de sa robe de moire noire, voilée de dentelles, une pierre malade, une admirable opale, à l’image de son âme, sans doute, luisait dans un cercle d’or. L’air solitaire, indifférent à toute la salle, elle paraissait s’oublier elle-même sous l’invincible charme de cette musique.
Le hasard voulut, cependant, qu’elle détournât, vaguement, les yeux vers la foule; en cet instant, les yeux du jeune homme et les siens se rencontrèrent, le temps de briller et de s’éteindre, une seconde.
S’étaient-ils connus jamais?... Non. Pas sur la terre. Mais que ceux-là qui peuvent dire où commence le Passé décident où ces deux êtres s’étaient, véritablement, déjà possédés, car ce seul regard leur avait persuadé, cette fois et pour toujours, qu’ils ne dataient pas de leur berceau. L’éclair illumine, d’un seul coup, les lames et les écumes de la mer nocturne, et, à l’horizon, les lointaines lignes d’argent des flots: ainsi l’impression, dans le cœur de ce jeune homme, sous ce rapide regard, ne fut pas graduée; ce fut l’intime et magique éblouissement d’un monde qui se dévoile! Il ferma les paupières comme pour y retenir les deux lueurs bleues qui s’y étaient perdues; puis, il voulut résister à ce vertige oppresseur. Il releva les yeux vers l’inconnue.
Pensive, elle appuyait encore son regard sur le sien, comme si elle eût compris la pensée de ce sauvage amant et comme si c’eût été chose naturelle! Félicien se sentit pâlir; l’impression lui vint, en ce coup d’œil, de deux bras qui se joignaient, languissants, autour de son cou.—C’en était fait! le visage de cette femme venait de se réfléchir dans son esprit comme en un miroir familier, de s’y incarner, de s’y reconnaître! de s’y fixer à tout jamais sous une magie de pensées presque divines! Il aimait du premier et inoubliable amour.
Cependant la jeune femme, dépliant son éventail, dont les dentelles noires touchaient ses lèvres, semblait rentrée dans son inattention. Maintenant, on eût dit qu’elle écoutait exclusivement les mélodies de la Norma.
Au moment d’élever sa lorgnette vers la loge, Félicien sentit que ce serait une inconvenance.