Il y eut un silence.
—Mon cher, continua-t-elle avec un de ces étranges regards féminins où des esprits seuls peuvent lire, si l’on savait jusqu’à quel point mon histoire, en ceci du moins, devient celle de toutes les femmes!—Il est si facile de ne point profaner le trésor de joies qui n’appartient qu’à l’amour, à ce sentiment divin que cet enfant et moi nous partageons!... Le reste?—Est-ce que cela nous regarde?—Le cœur y est-il pour quelque chose? Le plaisir pour quelque chose? L’ennui même pour quelque chose?... En vérité, mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien.
Les femmes ont une façon de prononcer le mot rêve et le mot poète qui serait à mourir de rire si on en avait le temps.
—Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de le tromper.
—Ah! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans prétendre que le convenu de bien des faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à JURER que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton fantôme?
A cette folle question,—suggérée, peut-être, par quelque sensible contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes,—elle s’accouda sur la table avec une mélancolie: le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses cheveux; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du candélabre,—puis, avec un indéfinissable sourire:
—Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant, ce que tu me demandes; mais vois-tu bien, nul n’est plus si prodigue de soi-même, de nos jours. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous, préférables à l’amour même? Ne m’as-tu pas, au fond, donné l’exemple du méchant sacrilège... que tu voudrais me reprocher? Entre nous ne serais-tu pas embarrassé quelque peu si je t’eusse aimé?... Prends-tu, sérieusement, le charme, convenu en effet, d’un instant—peut-être bien solitaire, bien peu partagé peut-être!—pour la fusible et dévorante joie de l’Amour?—Quoi! tu ravirais, je suppose, un baiser sur les lèvres d’une enfant endormie et, de ceci, tu la jugerais coupable d’infidélité à—son fiancé, par exemple?... Et, la rencontrant un jour, tu oserais t’imaginer, sans rire, avoir été le rival de celui... Ah! je t’atteste que n’ayant pas même ressenti le frôlement de ce baiser, elle serait dispensée, envers toi, même de l’oubli.—Si indifférent que tu me puisses être en amour, tu peux bien croire, sans grande fatuité, j’imagine, que j’ai su distinguer le plaisir qu’a dû me causer ta simple personne, de celui que m’a causé, aussi, ce joli diamant glissé à mon doigt—(ah! certes, avec une délicate et tout à fait simple apparence de souvenir, je l’accorde!)—mais qui, parlons franc, t’acquittait envers une pauvre fille, galante de son métier, comme ta très humble servante Maryelle. Quant au surplus, à ce que je puis t’avoir accordé par enjouement ou par indolence, c’est là l’illusion qu’il faut laisser à jamais envolée,—la poussière brillante des ailes de ce papillon s’étant toujours effacée aux doigts assez cruels qui tentèrent de le ressaisir.
«Mon cher, n’espère pas me persuader que tu n’as connu de l’amour que ces vains abandons mélangés de tristes et nécessaires arrière-pensées.—Tu me demandes si tu n’as jamais pressé dans tes bras que mon fantôme? conclut la belle rieuse: eh bien, permets-moi de te répondre que ta question serait au moins indiscrète et inconvenante (c’est le mot, sais-tu?) si elle n’était pas absurde. Car—cela ne te regarde pas.
—Va vite retrouver ton Raoul, misérable! m’écriai-je, furieux.—A-t-on vu l’impertinente? Je prétends me consoler en essayant d’écrire ta ridicule histoire. Tu es d’une fidélité... à toute épreuve!
—N’oublie pas le pseudonyme! dit, en riant, Maryelle.