—Vous? Allons donc!—Ah! si c’était vrai!
—Monsieur, je vous jure...
—A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un mélancolique sourire.
Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:
—Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...—Aucun talent, dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours, être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse! printemps de la vie! Primavera della vita! Mais moi, monsieur,—moi, qui vous parle,—voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un. J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc: je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous! J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.—Tout le monde a du talent, aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est ficelle, cela ne prend plus. Soyons sérieux.
—Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas ici!
—Et où seriez-vous donc?
—A me soigner, je vous prie de le croire.
—Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de salle,—tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel—hein! comme c’est beau la Science! De nos jours cela mène à tout!)—n’est rien moins que l’auteur de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis, n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un proxénète, un filou et un raté, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel dommage!»—Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,—où il est convenu que tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,—cela ne tire pas à conséquence;—au fond, c’est même une réclame;—mais sa maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à vous.—Inconnu et sans l’ombre de talent, disons-nous?—Non, je ne puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est six francs la ligne que je vous offrirais!—Voyons, entre nous, qui me garantit la nullité de cet article?
—Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur.